Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/342

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peinture française a fait d’immenses progrès dans un genre tout contraire à celui qui l’avait fait dégénérer. » Et elle cite avec enthousiasme : Vien, David, le jeune Louis Drouais « mort à vingt-cinq ans, à Rome, alors qu’il allait peut-être sembler l’ombre de Raphaël, » Gérard, Gros, Girodet, Guérin « et tant d’autres ! » cette opinion ne lui était point particulière. Toute la jeunesse la professait. Peu à peu, les amateurs furent gagnés à l’art nouveau. Ils laissaient un tableau de Fragonard s’adjuger 7 francs en vente publique. On trouvait des Watteau chez les chaudronniers pour 10 francs. Seuls, sous la Restauration, quelques retardataires à ailes de pigeon s’obstinaient à trouver quelque mérite au faire léger et vif de Frago, aux pastels de La Tour. On s’en moquait copieusement.

Tout juste si le respect dû à la personne royale empêchait les courtisans de Louis XVIII de protester, quand ce débris du XVIIIe siècle en célébrait les maîtres. « Quelque injustes que nous parussent, parfois ses opinions sur la peinture, — dit le rédacteur de Mémoires fameux parus à la fin de la Restauration, — nous n’avions garde de le contrarier. Nous le laissions vanter les Doyen, les Chardin, comme les talons hauts et les paniers… » On sent, ici, la commisération de ces esprits émancipés pour le vieillard capable de méconnaître l’esthétique de Winckelmann, de proférer ce blasphème que « la peinture moderne était sèche, » que le dessin de David était « dur, » enfin de ne pas voir que l’avenir n’était plus aux scènes de famille ou aux intérieurs bourgeois, mais à la figuration des « héros, » ces héros » dont on n’a que faire, » disait-il… Trente ans plus tard, la jeune critique d’avant-garde, la critique réaliste reprenait à son compte l’opinion de Louis XVIII sur les héros de l’art académique et quelque trente ans encore après, son goût pour le « faire » de Chardin était partagé par tous.

De nos jours le même phénomène s’est reproduit à propos de M. Ingres. Les vieillards se rappellent que, dans leur jeunesse, M. Ingres était la tête de turc de toutes les cabales curieuses d’essayer leurs forces : les romantiques en pleine vigueur, les réalistes en pleine ascension, les impressionnistes au berceau. Il personnifiait l’Institut, l’Ecole, l’Académisme étroit et rageur. « Un Chinois égaré dans les ruines d’Athènes ! » disait Préault, le chef des fauves de ce temps-là ; et Castagnary, leur critique préféré : « Un bonhomme qui n’a jamais eu ni