Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/403

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astres ! En silence, l’univers se révèle, et l’on perçoit directement le tout terrifiant dont on fait partie. Les yeux plongent dans l’abîme. Véga est une goutte de feu bleu qui tremble et va se détacher. A côte, au zénith, le Cygne ouvre sa large croix, dont le plus haut diamant a la palpitation de la vie. Le vertige vient, sous cette voûte d’étoiles. On croit se sentir tourner insensiblement dans l’espace avec un de ces mondes, et quand le regard redescend aux ténébreux miroirs, on peut s’imaginer tombant dans la nuit, du fond de cet infini, et rencontrant ici la surface liquide d’une planète.

Une heure ainsi, sans bouger ni parler. Je m’oubliais à suivre, par dessous la misaine, la fuite obscure des vagues sous l’étincelant quadrilatère de la Grande Ourse, et, plus bas que tous les autres scintillements, toujours aux mêmes points de l’espace, les danses mystérieuses, silencieuses, chacune sur son rythme propre, des trois feux allumés par les hommes.

Une rumeur lointaine naissait, grandissait peu à peu, un roulement sourd, continu, que l’on ne perçoit point pendant le jour. C’était, par-dessus tout le pays bigouden, le galop du libre Océan sur la cote qui, face à l’Ouest, forme une des grandes pointes de la Bretagne.

L’éclat périodique d’Eckmühl signalait par-là le bord de cette côte sauvage…

Vers neuf heures, les feux de chez nous qui se démasquent. Des ombres de terre commencent à nous entourer. Dans cette obscurité, l’alignement de ces feux nous donne le chenal : la rouge flamme du Coq saignant sur la blanche traînée qui tombe du grand phare : deux splendides reflets, un peu tordus, comme d’une glace imperceptiblement ondulante.

Plus de vent dans ce petit golfe : il faut amener la misaine et souquer. On est debout, face à l’avant, on pèse lentement, de tout son corps, sur l’épaisse poignée de l’aviron. Nous nageons tous les deux d’une cadence si pareille que l’on n’entend, toujours aux mêmes intervalles, qu’un seul choc sur les tolets, faisant sonner la nuit. Patient labeur, où l’esprit s’endort et se nettoie. Cela est bon : on revient aux modes les plus anciens du travail humain, quand le cerveau était à peine sorti encore de la paix animale. On songe vaguement à la soupe chaude, à la lampe dans la chambre close, et puis que l’on va dormir,