Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/404

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pénétré de spacieuses, purifiantes visions, les mêlant par le sommeil plus profondément à soi-même.

Plein jusant, encore, et nous sommes en vives eaux. Il faut accélérer la nage en longeant les roches, qui ne passent qu’une à une, avec une désespérante lenteur, comme halées à bout de bras. Il y a une certaine pointe où tout le courant vient tomber, où l’eau, dans sa vitesse et sa pression, devient phosphorescente : on la voit qui l’enserre de ses lignes baissantes de fuite. On reste la plusieurs minutes, se maintenant tout juste devant la même obscure saillie de la pierre. Alors on se raidit, on précipite le rythme, et l’on dirait enfin qu’elle se décolle, et, centimètre a centimètre, commence à reculer.

Et tout d’un coup, c’est fini. Le remous nous porte presque. Je respire la nuit, la senteur forte et pure du goémon sur une grève. Peu à peu se reforme le paysage familier, mais réduit à d’obscurs écrans sur les grands vides bleuâtres et constellés. Je ne sais quelles significations nouvelles, et qui ne se laissent pas traduire, se dégagent de ces mystérieuses silhouettes. Heure étrange, à part, et comme détachée du temps. Plus d’humains : la terre est seule, et l’âme du monde semble flotter dans la nuit. Des deux côtés du liquide couloir, par-dessus les deux bords, la Voie Lactée développe dans l’espace tout son floconnement sidéral qu’interrompent des gouffres. En bas, du phosphore s’irrite, charrié par l’eau que l’aviron retourne comme une bêche : glèbe poudroyante et lumineuse, qui retombe en feu vivant parmi des reflets d’astres.

L’homme nageait toujours, mais le front levé, regardant lui aussi ces choses. Se souvenait-il de ses heures de quart, de la nuit des tropiques, sur la passerelle, à côté de l’officier ? Le sentiment de l’abîme possédait-il cet incrédule, cet ignorant ? Tout d’un coup il s’arrêta, et levant le bras vers l’un des grains lumineux du ciel au-dessous de la Grande Ourse, dans la direction de la rivière, et sortant de son silence, il me dit avec lenteur :

— Cette étoile-là, elle change pas sa place. Elle a toujours été là… Peut-être bien qu’elle est plus vieille que tout… Vous savez : c’est le Pôle du Monde, — à dix-sept degrés du Nord du compas…


ANDRE CHEVRILLON.