Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/440

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la pièce de M. Paul Bourget, nous en suivons les péripéties avec une curiosité qui va grandissant, jusqu’au dénouement empreint d’une profonde humanité. Au début nous avons pu croire qu’il s’agissait seulement d’une de ces pénibles situations qui résultent d’un sot mariage. Notre sympathie s’est partagée entre la mère qui ne veut pas avoir à rougir devant ses enfants et la grand’mère qui s’obstine à une légitime résistance. Puis nous avons soupçonné que cette union absurde pouvait bien être de la part du fils un acte de révolte et qu’il n’était pas seul à en porter la responsabilité. Et l’idée même de la pièce nous est apparue dans les phrases si graves, si douloureuses, où celle qui n’a pas failli condamne jusqu’à ces liaisons innocentes, ces pures intimités d’âme, dont elle a cru pouvoir goûter la douceur et qui sont, en réalité, un vol fait à la famille.

Le rôle de la grand’mère, Mme Lavergne, a trouvé une interprète de premier ordre en Mlle Dux qui y est parfaite de dignité et d’émotion. Mlle Guintini s’est montrée touchante dans celui de la jeune femme. Les rôles d’hommes sont bien tenus par MM. Desjardins et Alexandre.

Le vaillant théâtre de l’Œuvre a rouvert ses portes, en reprenant des pièces de son répertoire, et retrouvé son fidèle public d’amateurs. Ce qui fait la vogue de cette petite scène, ce n’est pas seulement le goût de l’exotisme qui chez nous survit à la guerre ; c’est l’attrait d’une interprétation vraiment originale et savoureuse. Dans la pièce de Strindberg, les Créanciers, violente, torturante, faite pour agir sur les nerfs, M. Lugné Poë tient avec maîtrise un rôle méphistophélique de « créancier, » de premier mari qui se venge. Il a trouvé un partenaire tout à fait remarquable dans le jeune M. Jean Sarment qui joue avec un réalisme poignant le rôle du second mari, malade, neurasthénique, lamentable, un pauvre être. Quant à Mme France Ellys, elle est la nature même, la vérité et la vie. Le spectacle se terminait par Hélectra de Hugo de Hoffmansthal, fâcheux travestissement d’un chef-d’œuvre antique, où Mme Suzanne Desprès se fait vigoureusement applaudir pour la belle ardeur et la dramatique intensité de son jeu.


RENE DOUMIC.