Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/599

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répétés bien des fois les rythmes de cette vie. Mais sa limite n’est pas si brève. Un au-delà le prolonge, où le rêve peut s’élancer avec le regard. Je monte un peu sur le pré derrière les chaumines, et par-dessus le petit ruban de la ville, je vois se développer dans le Nord-Ouest la ceinture immense du golfe, — fumeuse, un peu spectrale, du côté de la grande mer, aux lointains de Crozon et de la Chèvre. En face, au grand tournant de la baie, le Menez-Hom, violacé, ce soir, et si changeant, sensible à toutes les influences de l’heure, élève vers le ciel sa solitude. Et puis, l’admirable courbe achevant de se creuser, voici se rapprocher des campagnes en douce pente, des promontoires, des plages, des rochers entre des creux d’ombre. Un vaste pays bien vide. Et pourtant, dans cet apparent désert, il est des lieux dont les noms sont puissants : on les répète souvent dans les fermes de Cornouailles. Une femme qui tricote au pied d’un arbre me voit chercher des yeux dans le fond de la baie ; sa main se lève et me montre, très loin, un point noir, quelque chose comme un imperceptible buisson derrière une pointe baissante de roches : « Santez Anna beniguet, » dit-elle, — Sainte Anne bénie, Sainte Anne de la Palue. Mais la chapelle n’appa-rail pas. Seulement son petit bouquet d’arbres perdu, là-bas, derrière une dune.

Plus près de nous, un dôme clair, une montagne aussi rase et pure que le grand Menez, ne porte rien qu’un oratoire…

Voilà le cercle complet. Tout est là sous les yeux : les arbres qui protègent, les champs pour le froment, (que j’ai vus si dorés, couleur de gâteau, en juillet), la mer que les hommes labourent aussi ; et, au loin, ces lieux, ces points espacés qui sont des signes pour les âmes. L’horizon visible s’achève en horizon spirituel. Ainsi en était-il jadis pour tous nos pères. Et de là, pour nous, le grand charme d’un tel paysage. Ce n’est pas tant les yeux, ni même l’esprit, que la vieille Bretagne intéresse, — par quelque intensité de sa couleur, par quelque étrangeté de caractère ; c’est l’âme, par ce qu’elle lui rappelle d’habitudes et formes de vie qui furent familières à tous ceux dont nous sommes sortis. Nous n’y découvrons pas du jamais vu ; obscurément, nous y reconnaissons du déjà vu ; comme si quelque chose nous était rendu d’une vie antérieure. Voilà ce qui nous touche si fort, et d’autant plus que nous savons le miracle fragile. Car ici, comme en ces pays d’Islam où l’Européen