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ce que laissait entrevoir la courte lettre du comte Olenski. Cela aurait pu être un désavantage pour lui ; mais Archer ne croyait pas qu’Ellen Olenska dût se dérober nécessairement à tout ce qui lui rappellerait le passé. Elle pouvait, tout en se croyant révoltée contre ce passé, en subir encore le charme.

C’est ainsi que le jeune homme s’efforçait d’analyser, avec une triste impartialité, la situation de Beaufort et de sa victime.

En arrivant chez lui, Archer déballa les livres qui étaient arrivés de Londres. L’envoi contenait de nombreux ouvrages qu’il attendait impatiemment : un nouveau volume d’Herbert Spencer, le dernier livre d’Edmond de Goncourt, un roman intitulé Middlemarch, dont parlaient les revues. Le jeune homme avait refusé trois invitations à dîner pour jouir de ce régal ; mais tout en tournant les pages, il ne savait pas ce qu’il lisait, et les livres, l’un après l’autre, lui tombèrent des mains. Tout à coup, parmi eux, il avisa un petit volume de vers qu’il avait demandé sur la foi du titre : The House of Life. Il l’ouvrit et se trouva plongé dans une atmosphère qu’il n’avait jamais connue dans ses lectures, atmosphère chaude, voluptueuse et, cependant, d’une si ineffable tendresse qu’elle donnait à la passion une nouvelle beauté pathétique et obsédante. Toute la nuit, il poursuivit à travers ces pages enchantées la vision d’une femme qui avait le visage de Mme Olenska ; mais, quand il s’éveilla le lendemain et qu’il vit les maisons en face de ses fenêtres et pensa au cabinet de Mr Letterblair, au banc de famille dans Grace Church, l’heure passée dans le parc de Skuytercliff devint aussi irréelle que ses rêves de la nuit…

— Mon Dieu, que tu es pâle, Newland ! observa Janey, en le dévisageant lorsqu’il descendit pour le petit déjeuner ; et sa mère ajouta : — Newland, mon chéri, j’ai remarqué que tu toussais ces jours-ci. J’espère que tu ne te laisses pas surmener.

Les deux femmes étaient convaincues que, sous le despotisme de Mr Leterblair, le jeune homme s’épuisait au travail, et Archer n’avait jamais cru nécessaire de les détromper.

Les jours suivants se traînèrent péniblement. La monotonie de sa vie lui mettait dans la bouche comme un goût de cendres ; par moment, il avait le sentiment d’être enterré vivant. Il ne savait plus rien de Mme Olenska ni de la petite maison. Quand