Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/808

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y a douze ans de cela, et, depuis, Ellen n’était jamais revenue en Amérique. Rien d’étonnant à ce qu’elle soit si complètement européanisée.

— Mais le divorce n’est pas admis en Europe… La comtesse Olenska a cru se conformer aux usages américains en demandant sa liberté.

C’était la première fois que le jeune homme prononçait le nom de Mme Olenska depuis son retour de Skuytercliff : il se sentit rougir.

Mrs Welland prit un air irrité :

— Encore un exemple des usages extraordinaires que nous attribuent les étrangers… Ils pensent que nous dînons à deux heures, et que nous favorisons le divorce… C’est pourquoi je trouve ridicule de les recevoir quand ils viennent à New-York… Ils acceptent notre hospitalité, retournent chez eux et racontent toujours sur nous les mêmes sottes histoires.

Archer ne répondit pas, et Mrs Welland continua :

— Nous vous sommes très reconnaissants d’avoir obtenu d’Ellen qu’elle renonce à son projet… Sa grand’mère et son oncle n’avaient pu l’en faire démordre. Tous deux ont écrit que son revirement n’est dû qu’à votre influence… Elle a pour vous une admiration sans bornes… Pauvre Ellen !… Je me demande quel sort l’attend.

— Celui que nous aurons tous travaillé à lui faire, eut-il envie de répondre. Si vous préférez qu’elle soit la maîtresse de Beaufort plutôt que la femme d’un honnête homme…, vous faites tout ce qu’il faut pour cela.

Il songea à ce que Mrs Welland aurait dit, s’il avait tenu ce propos. Il imaginait la soudaine altération de ce visage placide et ferme, qu’une longue maîtrise des détails de la vie matérielle avait marqué d’une apparence d’autorité. Elle gardait une certaine beauté saine qui rappelait celle de May ; et Archer se demandait si sa fiancée n’était pas destinée à cette maturité à la fois lourde et innocente. Oh non ! il ne voulait pas que May eût l’innocence qui se refuse à la fois à l’expérience et à l’imagination.

— Je crois vraiment, continua Mrs Welland, que si on avait parlé de cette triste histoire dans les journaux, c’eût été le coup de grâce pour mon mari… Je ne sais pas les détails… je n’ai pas voulu les connaître… J’ai refusé à la pauvre Ellen de