Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/814

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sens depuis longtemps et longtemps, aboutissaient à me jeter ici et non ailleurs, dans cette gare, au milieu de cette ville, pour déballer au jour, devant un petit auditoire de quelques jeunes gens, le maigre bagage de savoir que je rassemblais depuis vingt ans, et qui représentait à peu près tout mon capital dans la vie.

Debout dans la chambre meublée où j’étais enfin arrivé, mon bagage à mes pieds, je considérais, avec une amertume comique, ces quelques mètres carrés, où, depuis Paris, depuis bien plus loin, depuis mon enfance, depuis toujours je semblais poussé par le destin. Un lit, une table, deux chaises, un canapé recouvert d’une moleskine craquelée en maints endroits, un tuyau de gaz qui pendait au plafond, peu de lumière (car la fenêtre donnait sur une cour), voilà ce que je vis d’un coup d’œil. Et au-dessus du lit, accroché à la muraille, un portrait de Bismarck, une de ces photogravures d’après un tableau de Lembach, qu’un éditeur de Leipsig répandait alors à profusion en Allemagne et dans tous les pays soumis à l’influence germanique.

Ce n’était pas le portrait où on le voit en uniforme, la croix de fer au cou, le casque à pointe sur la tête ; ce n’était pas non plus celui où l’artiste a concentré, à la manière de Rembrandt, toute la lumière de sa toile sur son vaste crâne rocheux. Ce n’était ni le chancelier de fer, ni le soldat, ni le fonctionnaire qu’on voyait sur cette imago, mais un vieil homme, bourgeoisement vêtu, coiffé d’un chapeau noir à grands bords, un hobereau de l’Est prussien, un Bismarck qui aurait toujours vécu sur ses terres et usé son existence à surveiller ses domaines et à toucher ses fermages. Mais qu’il se fût ou non passé quelque chose de considérable dans la vie de ce personnage, on se sentait la en présence d’un animal de grande race, à la volonté puissante, fortement établi sur des idées simples et anciennes.

Allais-je garder sur ce mur cette tête de vieux hobereau, à la forte mâchoire, au regard assombri par la profonde arcade sourcilière et le poil en broussaille ? Allais-je vivre en tête à tête avec ce visage ennemi, l’avoir là, toujours sous les yeux, le soir, le matin, toute la vie ?… Lentement, autour de moi, l’obscurité du jour tombant enténébrait la pièce. Dans cette ombre, l’homme au grand chapeau s’effaçait sur la muraille. Moi-même, exténué de fatigue par je ne sais combien