Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/833

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


à Vienne. Et puis ils ne résistaient guère aux séductions d’une cour demeurée très imposante, et prodigieusement habile à flatter ceux qui pouvaient la servir.

L’ancien soldat de Kossuth se rallia au compromis de 1867, qui assurait à la Hongrie sa liberté intérieure, mais la subordonnait à l’Autriche dans toutes les questions concernant l’armée et la politique étrangère. Il devint premier ministre et le resta jusqu’à sa mort. Presque tout naturellement, son fils Etienne prit sa place, car l’empereur François-Joseph avait ces Tisza en affection, et il détestait auprès de lui les noms et les visages nouveaux.

Pendant trente ans, Etienne Tisza a dirigé les affaires de son pays. Au physique, c’était un grand homme maigre, dur de visage, le regard pénétrant derrière de grosses lunettes rondes, les cheveux drus en brosse, un beau front, des lèvres minces, la barbe rude taillée au ciseau. Dans la photographie que j’ai là sous les yeux, et qui le montre tel que je l’entrevis jadis dans une cérémonie officielle, il est vêtu d’un habit de gala, tout de satin, de soie et de fourrure, la toque à aigrette sur la tête, le sabre à la turque au côté, la palatine de velours retenue sur la poitrine par une chaîne d’or et de pierreries. Mais dans l’ordinaire de la vie il était tout autrement. Chaussé de bottines à élastiques, coiffé d’un haut-de-forme qui en avait vu de dures, il portait le plus souvent une vieille redingote de coupe militaire, qui lui donnait l’aspect d’un officier en demi-solde. Pourtant, si dédaigneux qu’il fût des élégances de la mode, c’était un sportsman accompli, un escrimeur de première force, qui, même Président du Conseil, relevait tous les défis et généralement blessait son adversaire, un cavalier passionné, grand amateur de chasse à courre, de longues chevauchées sur ses terres, et qui, jusqu’à la fin de sa vie, bien qu’il eut dépassé largement la cinquantaine, montait chaque année en course.

Au moral, une âme forte, simple, tout unie, dominée par des sentiments à grandes lignes, presque élémentaires. Obstiné dans ses pensées, très austère et porté au sacrifice, il paraissait trouver une délectation morose dans l’impopularité où il a toujours vécu, bien qu’il n’eût à aucun degré le mépris de l’humanité, que donne si souvent à un politicien l’expérience de la vie parlementaire. Il avait le goût de l’amitié, et demandait à ses amis moins des preuves de grand talent que du caractère et