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Au lieu de cette fête est venue la révolution. Le centenaire se passera dans une Russie inquiète, au milieu des ruines de tout ce que l’écrivain avait passionnément aimé. Et de toute la « littérature » enthousiaste et reconnaissante que nous nous promettions à cette occasion, voici que paraît seulement une courte biographie de l’illustre écrivain, écrite sur la terre étrangère par une fille exilée : livre deux fois dépaysé, puisqu’il se publie à Zurich dans une traduction allemande. La traductrice nous avertit que sa version a été faite sur le texte français de Mlle Dostoïewsky. Celle-ci a-t-elle espéré trouver plus de lecteurs en Allemagne qu’en France ? Il y a eu un temps où une idée, avant de devenir européenne, avait à devenir française. Faut-il maintenant qu’elle se fasse allemande ?

J’avoue du reste, que cette Vie décevra plus d’un lecteur. On n’y retrouvera pas ; l’impression tragique que nous laisse la lecture de la Correspondance [1], ou celle du beau portrait de M. André Suarès [2]. Sans doute, l’auteur lui-même ne se dissimule pas les imperfections de son ouvrage ; Mlle Dostoïewsky a dû fuir en laissant ses notes en Russie. Elle écrit de mémoire, sans pouvoir se reporter aux sources, et elle s’est fait scrupule de déflorer le journal de sa mère. Est-il besoin de rappeler la grande « catastrophe » de la vie du romancier, ce complot révolutionnaire où il fut impliqué en 1849, condamné à mort et commué, devant le peloton d’exécution, en quatre ans de Sibérie ? Sur cette mystérieuse affaire, dite l’affaire Petrachevsky, les archives d’Etat de Pétrograd doivent contenir plus d’un renseignement, qu’il n’est plus interdit aujourd’hui de connaître. Mlle Dostoïewsky ne nous apprend rien de nouveau sur cet épisode capital de la vie de son père, non plus que sur son séjour au bagne d’Omsk où le romancier, comme on sait, eut la révélation de l’ « âme russe » et de son propre génie.

On s’explique ces lacunes, si l’on fait réflexion que la fille de Dostoïewsky avait moins de douze ans lorsqu’elle perdit son père : on ne peut lui reprocher d’en avoir conservé des impressions de petite fille. Et plût au ciel qu’elle eût voulu se contenter de nous rapporter ses souvenirs d’enfance ! Peut-être aurions-nous ainsi, à travers une mémoire puérile, une

  1. Th. Dostoïewsky, Correspondance et voyage à l’étranger, trad. Bienstock in-8°, Mercure de France, 1908.
  2. André Suarès, Dostoïewsky, Cahiers de la quinzaine, 1911.