Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 61.djvu/630

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



XXXIV


Dans sa maison de la Trente-neuvième rue, Newland Archer était assis devant la table à écrire de sa bibliothèque.

Il revenait d’une réception officielle pour l’inauguration des nouvelles galeries du Musée Métropolitain. La vue des vastes salles remplies de la dépouille des siècles, où la foule élégante circulait parmi des trésors scientifiquement catalogués, avait éveillé de vieux souvenirs dans la mémoire d’Archer.

— « Il me semble que cette salle était consacrée autrefois à la collection Cesnola, » avait-il entendu dire ; et aussitôt tout ce qu’il voyait autour de lui s’était évanoui. Il se revoyait seul dans une salle déserte, assis sur un divan de cuir, pendant qu’une svelte silhouette en manteau de loutre s’éloignait dans la perspective des galeries encore si pauvres du vieux musée.

Cette vision en avait appelé une légion d’autres. Cette bibliothèque avait été, pendant plus de trente ans, le centre de sa vie de famille. Il y avait vingt-neuf ans que là, May rougissante et avec des circonlocutions qui feraient sourire les jeunes femmes de la nouvelle génération, lui avait annoncé qu’il allait être père. Là, leur fils aîné, Dallas, trop frêle pour être porté à l’église au cœur de l’hiver, avait été baptisé par leur vieil ami, l’évêque de New-York. Là, leur fille, Mary, qui ressemblait tant à sa mère, avait annoncé ses fiançailles avec le plus nul et le plus sage des nombreux fils Chivers ; et là, Archer l’avait embrassée à travers son voile de mariée avant d’entrer dans l’auto qui les menait à Grace Church. Car dans un monde où tout chancelait, la tradition de la cérémonie nuptiale à Grace Church restait immuable.

C’était dans la bibliothèque qu’il causait toujours avec May de l’avenir de leurs enfants : des études de Dallas et de son jeune frère Bill ; de l’indifférence invincible de Mary pour les arts d’agrément, de sa passion pour le sport et la bienfaisance ; et des goûts artistiques bien modernes, qui avaient conduit l’inquiet et curieux Dallas dans le bureau d’un architecte de New-York. Car, maintenant les jeunes gens désertaient le barreau et les affaires pour s’adonner à l’archéologie ou à l’architecture.

Et c’était dans cette bibliothèque que le grand Théodore