Page:Revue des Deux Mondes - 1921 - tome 65.djvu/534

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Je ne puis songer à Louis Hémon sans me dire qu’il était destiné, de toute manière, à mourir jeune. S’il n’avait pas trouvé la mort dans la prairie canadienne, en 1913, il l’eût rencontrée en France, presque certainement, dans les années sacrilèges qui suivirent, et qui choisirent, avec tant de sûreté, les meilleurs poètes de chez nous pour payer la rançon. Pouvons-nous supposer que celui-là eût échappé ? Il était rompu à tous les exercices du corps, audacieux, déjà chef de combat. Aux grandes manœuvres, en Beauce, on l’avait vu, simple sergent, prendre la tête d’un détachement, et montrer à ses camarades comment on marche au pas gymnastique dans les guérets. Il eût fait de même, s’il avait fallu y aller tout de bon. Volontaire pour les missions périlleuses, aviateur, officier d’infanterie, on peut être sûr qu’il eût été au grand danger, car son cœur l’y portait.

L’une des toutes premières nouvelles, dont je donnais le titre tout à l’heure, la Peur, est une histoire de sport. Sur la plage de Hastings, « qui est à peu près, de tous les endroits que je connais, celui où l’homme a le plus scientifiquement défiguré la mer, » Louis Hémon rencontre un jeune homme, d’élégante apparence. « Nous échangeâmes, un après-midi, des opinions sévères sur la localité et ses habitants, et, le lendemain, nous trouvant ensemble à l’heure du bain, nous allâmes de compagnie, à brasses tranquilles, vers le large où la mer, loin des petits enfants qui jouent sur le sable, des jeunes dames trop bien habillées, et des orchestres à brandebourgs, ressemble vraiment à la mer et reprend son indépendance. Il nageait dans la perfection ; ce n’était ni le style impeccable d’un Haggerty, ni le coup de pied formidable d’un Jarvis, mais l’allure d’un homme qui a l’habitude de l’eau et qui s’y trouve à son aise. Dès lors, nous prîmes régulièrement nos bains ensemble. Il n’était pas bavard, et j’étais encore moins curieux, de sorte que plusieurs semaines s’écoulèrent, sans qu’aucun de nous deux se souciât d’apprendre sur l’autre autre chose que ce qu’il avait bien voulu raconter. Il m’annonça, un matin, qu’il partait le soir même, et, quelque peu à ma surprise, il ajouta qu’il habitait une petite propriété du Devon, et qu’il serait heureux de me voir, si je pouvais trouver le temps d’y aller passer quelques jours avec lui. Il fit miroiter à mes yeux les délices des pipes fumées à plat ventre dans l’herbe drue, et me parla d’une pièce