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s’empâter dans les truffes, à apprendre de vous comment on met une bille en blouse, et à rire et à causer !…[1] »

Il confie à ses amis ses projets, ses espoirs, ses amours, ses chagrins. Il en fait même des collaborateurs occasionnels et l’on peut sans crainte attribuer au commandant Carraud quelques-unes des idées sociales de Balzac, homme politique, et du Médecin de campagne : « Si M. Carraud m’aime un peu, écrivait Balzac, en 1832, il me gardera toutes ses idées d’améliorations et je les proclamerai en les coordonnant dans mon système[2]. »

Vers la même époque, il projette avec les Carraud de monter une grande affaire de librairie. Le papier sera fabriqué par un papetier d’Angoulême, c’est le commandant qui s’en occupera.

Et plus tard, en 1838, au moment de tenter une entreprise sur les minerais argentifères de Sardaigne : « M. Carraud, écrit Balzac, m’a décidé, je lui ai soumis mes conjectures d’un ordre scientifique.. Succès ou insuccès, M. Carraud a dit qu’il estimait une pareille idée autant que la plus belle découverte comme chose ingénieuse… Il est, ajoutait Balzac, l’ami intime de Biot (le grand mathématicien), à qui j’ai entendu déplorer dans l’intérêt des sciences l’inaction où demeure constamment M. Carraud… Il n’est pas de problème scientifique qu’il n’explique admirablement quand on l’interroge[3]. »

L’intelligence de Mme Carraud n’était pas moins goûtée par Balzac, surtout son sens critique très fin, très sûr : « Vous qui avez le courage, lui écrivait-il, de m’aider à arracher les mauvaises herbes dans mon champ, vous que je n’ai jamais vue ni entendue sans avoir gagné quelque chose de bon ! »

Mais le sens critique de Mme Carraud ne s’exerça pas seulement sur les œuvres littéraires de son ami. Il s’exerça aussi, avec une rude franchise, sur les opinions politiques du romancier, et l’on en trouvera un ample témoignage dans la correspondance qui va suivre. Mme Carraud aurait voulu son grand homme inaccessible aux petitesses de la politique et c’est avec une âpreté républicaine qu’elle lui reproche de s’inféoder aux carlistes pour les beaux yeux de la marquise de Castries. Elle se rappelle que le commandant Carraud a jadis compromis sa carrière par fidélité à ses convictions en refusant de voter le Consulat à vie. Elle rougit de trouver en Balzac moins de grandeur. Mais son admiration pour l’écrivain reste la même : file place Balzac au-dessus de Goethe et préfère Louis Lambert à Faust.

Dans le cortège féminin de Balzac, cette femme, qui fut une amie

  1. Correspondance, I, 207.
  2. Lettres à l’Etrangère, I, 467.
  3. Correspondance, I, 161.