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avec la plus brute, ou censée telle, la plus brûle portion du peuple ; comme tous les enfants maladifs, j’avais de la précocité, surtout comme observateur. Bien que jusqu’à treize ans, je n’aie point appliqué la réflexion à tout ce que j’avais amassé dans ma jeune tête ; bien que la nécessité de m’instruire, et plus tard celle de me poser dans la vie, m’aient éloignée de cet ordre d’idées, j’ai tout retrouvé quand la maturité est survenue.

J’ai à un haut degré l’intelligence des besoins moraux de la classe pauvre, tant calomniée, tant exploitée par les passions du riche ; et, quoique je manque de je ne sais quoi qui fait la popularité, si j’étais homme, ou sur un autre théâtre, je lui éviterais bien des maux. J’en suis au regret, qu’une indolence, résultat de crises violentes, me cloue chez moi, et plus encore, qu’une timidité, ou une pudeur, ou quelque chose que vous rendrez par un de ces mots puissants que vous savez créer, me trouble quand j’en viens au contact avec des gens d’éducation différente ; je crains de les blesser, car je conçois leurs susceptibilités réputées sottes ; j’aime leur orgueil ; il est à mes yeux une vertu. Tout cela se formule en eux d’une manière qui inspirerait du dégoût, si l’on s’en tenait à la superficie. Ce dégoût, je l’éprouve plus que personne, car j’aime l’idéal en tout. Vous tenez à l’aristocratie fixe (car il y en aura toujours une flottante, et c’est la seule que je conçoive en morale, et la seule bonne en politique), à l’aristocratie privilégiée ; puissiez-vous ne jamais vous réveiller de cette illusion ! Votre peine serait trop amère : vous avez le cœur noble. Je n’ai rien à dire de votre vocation du pouvoir. Je verrais plus de bonheur, et au moins autant de gloire pour vous, à vous en tenir aux enseignements théoriques ; mais vous seul êtes juge de vos forces, et si le fardeau du pouvoir, exercé avec une sévère probité, sans partialité, et sans népotisme, ne vous effraie pas, je désire qu’il vous tombe en partage ; il a été l’écueil de riches organisations, et de réputations bien cimentées. Puisse le ciel bénir vos entreprises, et vous éviter toute chute ! Et si les vœux d’une amie dévouée y peuvent quelque chose, votre place est marquée bien haut, puisque là vous avez placé le bonheur. Le bonheur médiocre a reculé devant vous ; vous l’avez effrayé ; il y a une clarté dans votre regard qu’il n’est pas donné à tout le monde de supporter. On le craint, ou parce qu’on ne peut le comprendre, ou parce qu’il est