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UNE AMITIÉ DE BALZAC.

descriptions. Mais, pour vos études du cœur humain, vous trouverez peu de matière ; il n’y a plus guère de grandes passions sous ce ciel ; la civilisation y a tout nivelé, sans y verser ses trésors d’instruction. Au point où nous sommes parvenus, les teintes s’étant presque égalisées, il n’y a plus que la culture des intelligences qui puisse produire les oppositions, les grands effets, inaperçus, il est vrai, par le vulgaire.

Vous êtes tombé, bon Dieu ! mais vous me direz une autre fois comment cela est arrivé. J’espère bien que vous ne compromettez pas une vie qui ne vous appartient plus, pour le plaisir d’avoir un cheval anglais plus beau que celui de tel ou tel dandy. Je vous pardonne d’aspirer à tous les genres de succès, de vouloir tous les mérites ; mais risquer d’affliger vos amis, de les inquiéter, pour gagner de quelques secondes en vitesse tel ou tel fashionable, je ne vous le pardonnerais pas, tant que je conserverai la croyance que vos livres n’ont pas employé toute votre chaleur d’âme et que le travail de l’esprit n’a pas étouffé en vous les mouvements du cœur. Une des misères, et en même temps un des écueils de la vie opulente, ou simplement élégante, est la dépendance des choses ; elle ossifie à la longue la plus chaleureuse organisation. Tournez cet écueil, Honoré, qu’une vie comme la vôtre ne vienne pas y échouer ! Je vous ai souvent entendu vanter les fauteuils et le bureau de chêne de M. de Chateaubriand.

Quant à la politique, croyez bien, cher Honoré, que je n’ai pas suspecté votre confiance ; quoique, avec des idées en tout opposées aux vôtres, je ne prétende point avoir seule la bonne foi de mon côté. Je vous plains de tout cœur, d’être entré si avant dans la vie réelle que le bonheur de tous, l’appel de tous aux bienfaits du développement de l’intelligence, placée au cœur de chaque individu, ait été par vous mise au nombre de ces utopies que l’on case dans son cerveau, comme ces vieux ouvrages qui, dans les bibliothèques, occupent les tablettes élevées auxquelles on n’atteint qu’avec peine.

Vous aimez le privilège, parce que vous jouissez de celui accordé aux esprits supérieurs ; vous avez oublié, ou n’avez jamais connu, peut-être, les misères de celui qui sent en lui quelque chose d’élevé, qui comprend la vie large et grande, mais que des préjugés, des exigences de position, des mépris non mérités paralysent. Moi qui me suis faite, j’ai été élevée