Page:Revue historique - 1893 - tome 53.djvu/86

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protection, laquelle se transforme plus tard en croix urbaine, symbolisant la franchise de la ville[1]. Cette croix n’a aucune signification religieuse : elle est un emblème royal. À ses bras on suspend le gant et l’épée du roi, marquant ainsi que la juridiction royale règne là où la croix est plantée. Marktkreuz d’abord, Freiheitskreuz ensuite, le Weichhild est donc le signe visible de la protection accordée par l’État au marché, puis à la ville. Et, bien qu’on n’en rencontre guère le nom qu’en Saxe, on peut affirmer cependant que l’institution a été en vigueur non seulement dans toute l’Allemagne, mais encore en France[2]. Les croix de liberté de la loi de Beaumont seraient des Weichbilder, absolument comme les Roland de Brème, de Lübeck et de Magdebourg[3].

Si les ingénieuses recherches de M. Schrœder indiquaient déjà qu’il fallait chercher surtout dans le droit de marché (Marktrecht) l’origine du droit de la ville, puisque d’après lui l’emblème urbain n’est autre que celui du marché, M. Schulte vint faire accomplir une

  1. On verra plus loin que la théorie de M. Schrœder, pour séduisante qu’elle soit, est inadmissible. Weichbild ne signifie pas, comme il le pense, « emblème de la ville » (Wik-bild), mais simplement juridiction locale. D’autre part, le savant allemand n’a pas réussi à prouver que la croix urbaine (Freiheitskreuz) et la croix de marché (Marktkreuz) soient identiques. Il a montré clairement que la croix de marché symbolise la protection accordée par le roi (et plus tard par le seigneur haut-justicier) au marché. Il a raison aussi d’affirmer que cette croix n’est qu’un emblème juridique : elle est remplacée parfois par un drapeau ou par une perche surmontée d’un chapeau ou d’une botte de paille. Mais il va trop loin, me semble-t-il, en établissant une filiation directe entre cette croix et la croix de liberté de la ville. Cette dernière paraît n’être qu’un signe d’immunité. Elle tient plutôt de la nature des croix érigées dans les terres ecclésiastiques que de celle du Marktkreuz. Il faut remarquer en effet que la croix de marché ne disparaît pas devant la croix urbaine. On continue à l’ériger dans la ville pendant les foires : elle n’est donc pas un simple doublet de la croix urbaine ; celle-ci ne la rend pas inutile, et partant l’une et l’autre sont de nature différente. D’ailleurs, on ne voit jamais la croix de liberté remplacée comme le Marktkreuz par un drapeau ou quelque autre emblème. J’ajoute que la croix n’est pas du tout, en règle générale, un des signes extérieurs de l’autonomie et de la juridiction urbaine. Ceux-ci sont, le plus souvent, le beffroi, le sceau et la cloche.
  2. Les exemples cités par M. Schrœder (p. 314, note 1) pour prouver l’usage des croix de marché en France sont mal choisis. Dans le premier, il s’agit de cruces bannales, dans l’autre, de croix d’immunités ecclésiastiques.
  3. On sait que l’on désigne sous ce nom les grossières statues de pierre érigées au milieu du marché dans un grand nombre de villes de l’Allemagne du Nord comme emblèmes de la juridiction urbaine. D’après la théorie de M. Schrœder, ces statues sont naturellement une transformation de la croix primitive.