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elles sont reconnues plus loin les unes que les autres ; et voici, d’après M. Landolt, qui a étudié ce point d’une façon spéciale, leur ordre de succession de la périphérie vers le centre de la rétine : bleu, jaune, orange, rouge, vert jaunâtre, vert bleuâtre, violet. De plus, chaque couleur, avant d’être reconnue, passe par diverses phases : elle parait d’abord gris bleuâtre, puis blanche avec un éclat assez vif, puis de couleur indéterminée, et présente, enfin son ton réel.

Si l’on se rappelle maintenant que, pour produire la sensation lumineuse primitive, il faut, pour le centre et pour tous les points du reste de la rétine, le même minimum de la couleur présentée, il semble que la sensibilité aux couleurs soit une fonction bien distincte, par son siège et par sa nature, de la sensibilité lumineuse, et l’on peut admettre que, pour définir une sensation chromatique, il faut une activité cérébrale spéciale et une certaine éducation variable avec les individus de la partie du cerveau qui entre en activité.

« II est très-instructif de lire, à ce propos, les intéressantes recherches qu’a faites M. L. Geiger sur l’évolution historique des diverses sensations colorées. » — « Cet auteur a trouvé, dit M. Nuel (cité par M. Charpentier), que, dans la succession des siècles, on n’a distingué que peu à peu entre les différentes couleurs. Blanc et noir sont les premières différences que l’on remarqua, puis on distingua le jaune, plus tard encore le vert. Une dénomination à part pour le bleu ne se trouve que très-tard, car Homère ne le mentionne pas. Le mot κυανός, usité dans les temps classiques de la Grèce, désigne toutes les nuances du bleu, jusqu’au gris et au noir. Les langues romanes n’ont pas de mot latin pour bleu ; mais bleu dérive de l’allemand, bliavo de blau. Les mots pour désigner le bleu s’appliquaient primitivement au vert et au noir. Les couleurs de l’arc-en-ciel sont, d’après Xénophane, pourpre, rougeâtre, jaunâtre ; d’après Aristote, rouge, jaune et vert. » — « Or, ce qui s’est modifié depuis les premiers temps historiques, ce n’est pas très-probablement la structure de la rétine, mais bien l’expérience, de plus en plus accumulée, des générations successives. »

« Il est vrai de dire — ajoute en note M. Charpentier — que les faits indiqués par Geiger ne sont pas interprétés par tous les savants de la même façon : M. Javal, notamment, y voit une simple insuffisance du langage à exprimer des sensations réellement distinctes. Nous pensons cependant qu’ils ont une certaine valeur, car toute idée nouvelle amène bien vite un mot nouveau, et le développement du langage suit de près le développement des idées. »

Le Propriétaire-Gérant,
Germer Baillière,