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analyses. — hanslick. Du Beau dans la musique.

Le caractère de la thèse que soutient M. Hanslick a pour défaut, à nos yeux, d’être trop absolue et de n’admettre aucun milieu. Il dira que, dès qu’il admet un principe et que ce principe est contraire à un autre principe, il a raison de le maintenir et de le soutenir avec le caractère qu’il lui a donné. Soit ; mais ce que la logique défend, c’est de se contredire ; c’est d’abaisser ensuite ce principe, de le modifier, de reculer après avoir avancé, de se donner à soi-même de perpétuels démentis, de faire des réserves et des concessions qui l’obligeraient à reconnaître que le principe est faux, parce qu’il est trop absolu. L’auteur dépasse sans cesse le but qu’il poursuit et croit atteindre.

C’est ce qui frappe au premier abord tous les yeux un peu exercés, quand on parcourt avec quelque attention ces divers chapitres d’un tissu peu serré et d’une composition un peu décousue et trop hâtive. Ce livre, sans contredit, mérite la réputation qu’il s’est faite et le succès qu’il a recueilli ; c’est l’œuvre d’un esprit très-distingué et très-versé dans la matière qu’il traite. Il est rempli de pensées vraies, de réflexions justes, originales et quelquefois profondes. Les faits en général y sont bien décrits, les exemples choisis avec discernement parmi les grandes œuvres musicales. Le tout décèle un connaisseur et offre un vif intérêt. Le style de l’écrivain, sans être exempt des défauts trop fréquents chez ses compatriotes (le vague et l’emphase), ne manque ni de clarté, ni de vivacité, ni d’éclat, ni de verve. Avec tout cela, ce n’est l’œuvre ni d’un vrai théoricien, ni d’un philosophe. Le vrai et le faux s’y coudoient sans cesse. Les contradictions à chaque instant se succèdent et se multiplient sans que l’auteur s’en aperçoive.

Nous voudrions justifier ces jugements par un examen approfondi de cet ouvrage ; nous devons nous borner à quelques remarques sur les points principaux.

I. Est-il vrai que la musique n’exprime pas les sentiments ? Comment M. Hanslick prétend-il démontrer cette partie négative de sa thèse ? Ses raisons, selon nous, sont très-faibles ; elles conservent néanmoins leur valeur, en ce qu’elles font très-bien voir que la musique, de même qu’elle est incapable de peindre les objets, n’exprime que des sentiments indéterminés. Encore, en faisant cette concession, faut-il ne pas aller trop loin et reconnaître qu’à un certain degré la détermination s’allie très-bien à la généralité. Mais l’auteur n’admet pas de moyen terme. Pour lui, un sentiment indéterminé est une contradiction. Toute sa polémique roule sur ce point capital. Nous n’entrerons pas dans le fond du débat. Mais, pour le réfuter, nous n’irons pas chercher loin. Le contradicteur, c’est lui-même. Souvent, sans s’en douter, il accorde ce qu’il a refusé et oublie ce qu’il a dit.

« Loin de nous, dit-il, p. 20, de dédaigner les sentiments puissants que la musique tire de son sommeil, ces émotions douces ou tristes, ces rêveries charmantes dans lesquelles elle nous berce. C’est un des plus beaux et des plus admirables mystères que ce privilège de l’art de provoquer de tels états de l’âme sans cause et comme par la grâce de