Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/358

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Les idées sont, comme les sensations, des manières d’être de l’âme. Elles existent tant qu’elles la modifient ; elles n’existent plus dès qu’elles cessent de la modifier. Chercher dans l’âme celles auxquelles je ne pense point du tout, c’est les chercher où elles ne sont plus : les chercher dans le corps, c’est les chercher où elles n’ont jamais été ? Où sont-elles donc ? Nulle part.

Ne serait-il pas absurde de demander où sont les sons d’un clavecin, lorsque cet instrument cesse de résonner ? Et ne répondrait-on pas : ils ne sont nulle part. Mais si les doigts frappent le clavier, et se meuvent comme ils se sont mus, ils reproduisent les mêmes sons.

Je répondrai donc que mes idées ne sont nulle part lorsque mon âme cesse d’y penser, mais qu’elles se retraceront à moi, aussitôt que les mouvements propres à les reproduire se renouvelleront[1]. »

Nous pensons que pour donner la véritable explication des habitudes intermittentes chez les êtres vivants, il faut se placer à égale distance de ceux qui présentent les faits habituels comme demeurant dans l’organisme à l’état latent ou inconscient, et ceux qui les considèrent au contraire comme n’y laissant aucune trace pendant les intervalles de leur reproduction. Un fait important nous met sur la voie de la théorie véritable ; c’est que tous les faits intermittents ne se reproduisent que sous l’influence de certaines excitations ou par suite de l’accomplissement de certaines conditions. Il faut donc considérer les phénomènes habituels de cette espèce comme résultant de la combinaison de deux éléments : 1° une manière d’être de l’organisme ; 2° un complément de force venant du dehors. Si ce complément vient à manquer, la manière d’être permanente de l’organe n’en disparaît pas pour cela ; seulement elle est insuffisante pour produire à elle seule tel phénomène ; mais en même temps elle peut entrer en combinaison avec d’autres forces, d’autres conditions, et servir, dans l’intervalle, à la production de faits tout différents. C’est ainsi que tel muscle accomplira telle fonction sous l’influence de telle excitation, et telle autre fonction sous l’influence d’une excitation différente. Et cependant dans les deux cas il y a bien l’habitude ; car la propriété pour les tissus musculaires de combiner leurs mouvements avec d’autres mouvements reçus dans une excitation de manière à produire tel ou tel résultat, est bien une manière d’être acquise.

Il en est de même pour les idées. Tous les éléments constituants des zones corticales du cerveau ont des manières d’être et de réagir ;

  1. Logique, part. I, ch. 9.