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gueux de paris

Et le méchant vaurien retrouve à chaque pas
Un nid de souvenirs qui chantent dans son âme.
Oh ! la bonne chanson, qui regrette et réclame !
Ainsi le rossignol n’a qu’à parler, sa voix
Fait taire autour de lui tous les oiseaux des bois ;
Ainsi le doux passé plein de mélancolie
Fait taire le présent de l’arsouille. Il oublie
La noire glu du vice où son cœur est collé,
Les réveils lourds des soirs où l’on a rigolé
Dans la crapule grasse et sale des barrières,
Pour aller s’échouer ivre-mort aux carrières,
Les jours entiers passés à ne rien faire, et ceux
Ensanglantés parmi des coup de poings poisseux,
Et les pierreuses dont on va piquer l’assiette
En trempant une soupe au fond de leur cuvette,
Et ce tas de marée immonde, vase à flot
Dans laquelle on s’endort comme un poisson dans l’eau.
Arrière, cet égout ! Loin d’ici, mauvais rêve !
Le pauvre diable vit cette minute brève
Où le bonheur passé qui vous remonte au cœur
Vous grise d’une amère et suave liqueur ;
Et sans honte de sa faiblesse, sans scrupule,
Sans penser qu’on pourrait le trouver ridicule,
Il pleure doucement, l’arsouille ; et dans ses yeux
Ces pleurs inattendus sont plus délicieux
Que si dans une fleur du soleil embrasée
Un oiseau déposait des gouttes de rosée.