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nous autres gueux

Nous étions à notre aise, au milieu des décors,
Comme un poisson dans l’eau, comme une fleur dans l’herbe.
C’était charmant. C’était parfait. C’était superbe.

Tout à coup, au moment de lever le rideau,
La scène nous paraît un horrible radeau
Ballotté par les vents, battu par la tempête,
Et nous ne savons plus donner de la tête.
Notre premier comique a le toupet tout droit
De frayeur. L’amoureux, transi, reste si froid
Qu’en les touchant à peine il frappe les carafes.
Le père noble fait des sourcils en paraphes
Et roule de gros yeux blancs et dépareillés.
Bref, nous hésitons tous, stupides, effrayés,
Ahuris, et craignant la colique ou la crampe
Devant la formidable aurore de la rampe.

Ah ! lorsqu’on se sent là pour la première fois,
Près d’affronter ces yeux braqués, et sous le poids
De ce silence affreux qu’il faut bien que l’on trouble,
On regarde ce gouffre en tremblant, on voit double,
On voudrait fuir, se taire, et ne plus se montrer.
On sent là comme un chat qui ne veut pas rentrer.
Que faire cependant ? Il faut lever la toile.
Oh ! comme on resterait volontiers sous ce voile !
Mais le public murmure et déjà fait : Ah ! ah !
Il faut se décider. Alors un brouhaha
S’élève : on crie, on court, on s’appelle, on se cherche,
On embrasse un portant, on enlace une perche,
On se serre la main en tombant dans des trous,