Page:Richepin - La Mer, 1894.djvu/183

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
171
les gas

L’air des haleurs. Hardi ! Ça marche. Et d’une haleine
Tous reprennent en chœur la vieille cantilène.

La oula ouli oula oula tchalez !
Hardi ! les haleurs, oh ! les haleurs, halez !

Le chemin est mauvais ; mais l’étape est prochaine.
Hardi ! Souque ! On dirait des oignons à la chaîne.
Non. Avec leurs reins lourds, bombés, leurs fronts pendants,
Leurs bras raidis, leurs poings clos, leurs pieds en dedans,
Et leur allure veule et de guingois qui traîne,
C’est comme un chapelet de crabes qui s’égrène.
Et c’est pitié de voir ces piétons s’attelant
Au bateau si rapide en chapelet si lent.
Dire qu’il faut ces nains pour bercer sur les ondes
Ce géant paresseux aux ailes vagabondes !
Dire qu’il faut leur rude effort à ras du sol
Pour son balancement voluptueux et mol !
Dire qu’il faut ces vieux, ces vieilles, ces bancroches.
Ces quelques rats de quai, ces quelques poux de roches,
Tous ces crabes tordus, noirs, en procession,
Pour ramener jusqu’à son nid cet alcyon !
Ah ! n’est-ce point pitié qu’ils peinent à la tâche,
Eux, ces pauvres petits, pour tirer ce grand lâche !

La oula ouli oula oula tchalez !
Hardi ! les haleurs, oh ! les haleurs, halez !

Il faut l’entendre au fond des soirs troubles d’automne,
La cantilène douce, obscure, et monotone.