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la mer

Pourtant elle aurait pu, sans regrets ni chimères,
Vivoter comme une autre, au juger des commères.
Étant sœur, mère, veuve et fille de marins,
L’État à ses vieux ans faisait des jours sereins,
Comme il sied ; car on sait qu’il rend avec usure.
Pour payer son logis dans un coin de masure,
Nourrir son petit-fils et manger de surcroît,
Grâce à trois pensions ensemble elle avait droit
À trente francs et des centimes par trimestre.
Avec quoi, du premier janvier à Saint-Sylvestre,
Sans demander l’aumône elle trouvait moyen
De subsister, et même en ménageant son bien.
Donc, qu’elle eût des raisons contre la destinée.
Soit ! Mais perdre le sens pour ça, quelle obstinée !
À toujours ruminer ainsi son deuil ancien
Et ne point s’accalmir, elle y mettait du sien !
Sans doute, elle avait eu de cruelles épreuves.
Quoi, cependant ? C’est là le sort de tant de veuves !
Tant d’autres ont rempli de leurs cris superflus
La grève où l’on attend ceux qu’on ne revoit plus !
Tant d’autres ont souffert, dont la douleur s’envole !
Elle, la sienne était restée. Elle était folle.
Elle avait tour à tour dans les flots et les vents
Perdu, si bien portants au départ, si vivants,
Père, frère, mari, tous morts sans funérailles,
Et cinq braves enfants sortis de ses entrailles.
Maintenant, au foyer vide, autrefois si plein.
Elle demeurait seule avec un orphelin,
Son petit-fils, dernier de toute cette race.
Pour le défendre, lui, contre la mer vorace,