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la mer


Vide de la chaleur qui dans ses flancs circule :
Ô mer qui reflétas l’aube des premiers jours
Et qui dois refléter le dernier crépuscule !

Vierge puissante, aux pas si légers et si lourds,
Guerrière dont les bras à l’étreinte mouvante
Sont plus durs que le fer, plus doux que le velours.

Toi qui, lasse parfois d’être notre servante,
Veux montrer que tu sais rugir et que tu mords,
Et qui surgis alors, le front ceint d’épouvante,

Terrible, crins épars, sans pitié, sans remords.
Parmi l’effondrement des flots et des orages
Portant dans chaque main une gerbe de morts.

Vierge puissante, aux cris de haine, aux pâles rages.
Qui vas soufflant dans un tempétueux buccin
Déracineur de mâts et semeur de naufrages.

Qui de tes ongles verts te lacères le sein
En crachant jusqu’au ciel ta bave jaillissante.
Avec des gestes fous et des yeux d’assassin.

Tueuse de ton fils, que ton fils innocente ;
Car, lui donnant le jour, le lui prendre est ton droit,
Puits d’existence et puits de mort, Vierge puissante !

Vierge clémente, grâce ! Il fait nuit, il fait froid.
Sur sa nef en cercueil ouvrant sa voile en aile,
Le matelot s’embarque. En ta clémence il croit.