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la mer


Ô Reine, ô Mer, j’irai ! Sur tes vagues, en elles,
J’ai passé bien des jours et bien des nuits, rêvant
Pour tâcher d’entrevoir les splendeurs éternelles

Des symboles cachés sous ton voile mouvant,
Miroir incessamment agité qui reflètes
Les tourbillons sans but de l’univers vivant.

Et je t’ai vue, Isis aux phrases incomplètes,
Kypris Aphroditè fantôme à l’horizon,
Nature dont le corps étreint de bandelettes

Reste toujours informe et sans terminaison,
Conscience qui veux vainement le connaître,
Âme du monde dont le monde est la prison,

Toi qui nais pour mourir et qui meurs pour renaître.
Sans pouvoir te fixer, te saisir un instant.
Être qui n’es jamais, néant sûr de ton être,

Déesse, je t’ai vue au visage flottant
De la mer qui ruisselle et roule à ton exemple,
Impuissante à trouver le niveau qu’elle attend.

Ô toi dont l’infini dans ses flots se contemple,
Déesse, pour louer tes charmes souverains,
J’ai voulu de mes vers t’édifier ce temple ;

J’ai pris aux mots leurs ors, leurs marbres, leurs airains ;
Pillant ces jardiniers, volant ces lapidaires,
J’ai cueilli leurs bouquets, j’ai vidé leurs écrins ;