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PROLOGUE.


Je veux recomposer la maison paternelle
Avant l’absence, avant la mort, avant les deuils :
Les sœurs, jeunes encor, dormant dans les fauteuils
Et le jardin en fleurs et la vigne en tonnelle.

Je veux revivre une heure à l’ombre des grands murs,
Dans le collège ancien où nos âmes placides
S’ouvraient comme une église aux profondes absides
Avec des vitraux d’or pleins de visages purs.

Je veux vous reporter à ces calmes années :
Je suis resté le même après bien des douleurs ;
Le manteau de mon Ame a toutes ses couleurs
Mais mes yeux sont plus las que des roses fanées.

Car dans nos jours de haine et nos temps de combats
Je fus de ces souffrants que leur langueur isole
Sans qu’ils aient pu trouver la Femme qui console
Et vous remplit le cœur rien qu’à parler tout bas.

Je fus de ces songeurs douloureux et timides !
Ils ont tout dépensé, sans avoir rien reçu,
Mais leur mal glorieux personne ne l’a su :
Le mal des cœurs naïfs et des âmes candides.