Page:Roland Manon - Lettres (1780-1793).djvu/1612

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juin 1785, emmène sa femme et sa fille passer un mois à Lyon, dans son petit appartement de la place de la Charité, Fleury est du voyage. (Lettre à Bosc, 19 juin 1785.)

Quand les Roland reviennent à Paris, en février 1791, pour s’installer en hôtel meublé, ils laissent leur fille en pension à Villefranche, mais emmènent Fleury (lettre à Bosc, 10 février) ; elle rentre avec eux en Beaujolais en septembre, mais en repart de même en décembre. C’est sans doute alors que, devenue leur seule domestique, — car la suppression de l’emploi de Roland venait d’avoir lieu, — elle se mit à la cuisine ; c’est la qualité de « cuisinière » qu’elle se donne dans ses deux interrogatoires des 7 et 27 novembre 1793.

Comme on le voit, la vie de Marie-Marguerite Fleury se confond durant treize ans avec celle de ses maîtres, et il n’y aurait pas eu lieu de lui consacrer une notice spéciale si, quand le malheur s’abattit sur eux, l’humble fille ne se fût montrée vaillamment fidèle.

Elle est auprès de sa maîtresse dans cette nuit du 31 mai au 1er juin 1793, où les commissaires de la Commune viennent l’arrêter (Mém., I, 20) ; dès le lendemain, 2 juin, elle va la voir à l’Abbaye et veut s’y enfermer avec elle (ibid., 33) ; dès lors, elle va et vient sans cesse de l’Abbaye à la rue de La Harpe. Le 24 juin, quand on vient annoncer à Madame Roland qu’elle est libre, Fleury est précisément là : « Ma pauvre bonne, qui arrivait pour me voir, pleurait de joie en faisant mon paquet ». (Ibid., 206.) À Sainte-Pélagie, où Madame Roland, ressaisie de la manière qu’on sait, fut conduite le même jour, elle continue, sinon à la voir, — car la surveillance parait avoir été plus rigoureuse qu’à l’Abbaye, — du moins à correspondre avec elle, à se charger de ses commissions, pour Bosc, pour Mentelle, pour Agathe, à veiller sur la logis où on l’avait laissée (voir ci-dessus, p. 525 et 534). C’est « à la citoyenne bonne Fleury, rue de la Harpe, n° 51 » que la prisonnière adresse (Mém., I, 317), dans les premiers jours de novembre, le cahier qui porte pour titre : « Notes sur mon procès et l’interrogatoire qui l’a commencé », sans doute pour qu’il fût remis à Bosc ou à Mentelle.

Aussi, comme elle est payée d’affection et de reconnaissance ! « Ma chère bonne, toi dont la fidélité, les services et l’attachement m’ont été chers depuis treize années, reçois mes embrassements et mes adieux, etc… » (Correspondance, 8 octobre 1793.) « J’invoque le zèle de ceux à qui je fus chère pour cette bonne dont la rare fidélité est le plus touchant modèle en ce genre ! etc… » (Mes dernières pensées, Mémoires, II, 261 ; écrit au même moment). « Ma fille devra procurer un sort à sa bonne… » (Ibid., 263.)

Le 7 novembre, Fleury, citée comme témoin contre sa maitresse[1], comparut devant le juge du tribunal révolutionnaire (Dobsent) et l’accusateur public (le substitut Lescot-Fleuriot). Elle n’avoua que ce qui ne pouvait se nier, étant su de tout le monde :

« …Qu’elle est attachée à Roland et à sa femme depuis treize ans en qualité de cuisi-

  1. Le registre des dénonciations du Comité révolutionnaire de la section du Panthéon avait reçu le 1er juin, celle « d’un citoyen » invitant le Comité de salut public à faire interroger divers témoins pour établir que Roland et ses amis avaient projeté de se partager la France : « …6° Faire interroger de même la bonne de la demoiselle Roland, s’il n’est pas vrai, à sa connaissance, que, dans la distribution des gouvernements de la République, Roland devait avoir la qualité de roi, et si cette fille ne regardait mademoiselle Roland comme la fille du roi » (Archives nationales, W 294, dossier 227, cote 24.)