Page:Roland Manon - Lettres (1780-1793).djvu/760

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Croirais-tu que M. Pzt. [Pezant] n’a jamais lu ces deux ouvrages ? Non plus que l’Esprit des lois ; dont à dix-huit ans je me donnais les airs de faire l’analyse, ainsi que de Burlamaqui[1]. Les romans et les femmes se sont si puissamment emparés de son esprit et de son cœur, qu’après les travaux de son état, qui l’ont toujours beaucoup occupé, il ne lui reste plus le loisir pour rien autre. Mais pourquoi Julie, du moins comme roman, ne l’a-t-elle pas fixé durant quelque temps ? C’est ce qui semble difficile à expliquer et ce dont il ne saurait rendre raison lui-même, quoiqu’il en eût commencé la lecture en société ; moi, je crois que ce n’était pas assez roman pour son goût. C’est sans doute pour s’être trop livré à ce genre qu’avec beaucoup d’esprit il ne fournit cependant pas, à beaucoup près, autant que le Doyen dans la société ; celui-ci y sème en quantité de cette fleur de littérature qui y est de mise ; mais aussi, l’autre fait voir dans le comité un naturel aimable, gracieux et galant, qui a dû beaucoup plaire aux femmes et qu’il est infiniment rare de conserver avec fraîcheur dans un âge tel que le sien[2].

Il me semble, par réflexion, que tu dois me trouver bien bavarde, et que l’idée de mes lectures, jointe à celle-là, te laissera bien quelques doutes sur ce que devient le travail. J’en fais toujours un peu, et, loin de toi, mon ami, mon restaurant et ma joie, je me soutiens pr ces causeries et ces lectures. Va, je redoublerai d’ardeur quand tu seras venu, et je n’aurai plus besoin d’aucune autre distraction. Mon poussin est sage aujourd’hui à te rendre fou de lui, si tu ne l’étais déjà… Miséricorde !… Le petit loup, grimpé derrière moi, lit ce que j’écris

  1. On trouve, aux papiers Roland (ms. 6244, qui contient les manuscrits de jeunesse de Marie Phlipon), de longs extraits ou résumés de l’Esprit des lois (fol. 147-170), ainsi que des Principes de droit naturel, de Burlamaqui (fol. 6175). Ces derniers extraits du publiciste génevois sont datés de 1774.
  2. Nous avons dit que l’avocat Pezant était de l’Académie de Villefranche depuis 1744. Il était donc certainement septuagénaire en 1778.