Page:Rolland - Colas Breugnon.djvu/203

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Mon pauvre homme, tu n’es pas trop fatigué ?

À cet accent de bonté, dont je fus tout remué, je me dis :

— Pas de doute. La pauvre vieille est finie. Elle se rabonit. Je m’assis près du lit, et je lui pris la main. Trop faible pour parler, elle me remerciait, des yeux, d’être venu. Pour la ragaillardir, essayant de plaisanter, je racontais comment à la peste trop pressée je venais de faire la nique. Elle n’en savait rien. Elle en fut si émue (diantre de maladroit ! ) qu’elle eut une faiblesse, et faillit passer. Quand elle reprit ses sens, sa langue lui revint (Dieu soit loué ! Dieu soit loué ! ) et sa méchanceté. La voilà qui se met, bredouillante et tremblante (les mots ne voulaient point sortir, ou ils sortaient tout autres qu’elle voulait : alors elle enrageait), la voilà qui se met à m’agonir d’injures, disant que c’était honteux que je ne lui eusse rien dit, que je n’avais pas de cœur, que j’étais pire qu’un chien, que comme le susdit j’eusse bien mérité de crever de colique tout seul, sur mon fumier. Elle me débita mainte autre gentillesse. On voulait la calmer. On me disait :

— Va-t’en ! Tu vois, tu lui fais mal. Éloigne-toi, un moment !

Mais moi, je ris, me penchant sur son lit, et je dis :

— À la bonne heure ! Je te reconnais donc ! Il y a encore de l’espoir. Tu es aussi méchante…

Et lui prenant la tête, sa vieille tête branlante, entre mes grosses mains, je l’embrassai de grand