Page:Rosenthal - La Peinture romantique, 1900.djvu/31

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mum d’effort pour obtenir un maximum d’effet, el, en second lieu, le sens de la lumière. 11 faut insister sur ce dernier [joint.

Dans l’école de David, au moins à la période de sa splendeur, la lumière ne joue, pour ainsi dire, aucun rôle, puisqu’elle se répand sur toute chose avec monotonie. Le dessin, le modelé local peuvent seuls intervenir pour spécifier la forme ; le soleil n’y est pour rien. Chez Prudhon, au contraire, la lumière intelligente caresse la forme et se pose avec discernement : au lieu de s’éparpiller, elle réserve sa force, s’applique par masses franches sur un front, sur une hanche, et, en illuminant ainsi tout le dessin, elle en accuse le modelé, la palpitation et la vie.

La recherche de l’effet, caractéristique du dessin, se retrouve dans la peinture. Au lieu de peindre sur une toile presque fruste, Prudhon commence par la couvrir entièrement et y tracer son sujet en un camaïeu gris ou bleuâtre (1). Il lui suffira ensuite de glacer des tons sur cette préparation pour avoir l’effet désiré et qui a pu être cherché dans le travail préliminaire. Ce procédé donne à la couleur une vibration tout à fait remarquable ; il laisse à l’ensemble cet aspect argentin ou cuivreux si accusé dans certaines toiles de Prudhon. Les couleurs se pénètrent et gardent un aspect gras, onctueux, qui dissimule la dureté des lignes et revêt l’ensemble d’un flou délicat, qui dégénérerait vite en mollesse sous un pinceau moins habile : mais c’est là que réside le charme et faut-il proscrire un mérite parce qu’il côtoie un abus ?

La palette de Prudhon n’a rien de supérieur ni d’exquis. Il aime les couleurs sourdes ; il abuse des tons blafards ou crayeux. Mais, de ces éléments médiocres, il forme un ensemble harmonieux et sait tirer d’une palette bolonaise un parti tout nouveau.

Tout ce que David avait tenté de proscrire. a donc été sauvegardé par Prudhon. Devant la raison dominante, il a maintenu les droits du sentiment. A la pensée de David, cette pensée simple et nue dépourvue d’au-delà, cette pensée qui ne concevait que des idées nettes et qui s’exprimait avec franchise par une exécution limpide, il a opposé une âme qui ne se découvrait jamais complètement, trop raffinée, trop imprécise pour se traduire. David s’adressait à la raison ; Prudhon nous atteint dans nos fibres secrètes, il nous force à vibrer avec lui, sans que l’analyse puisse dégager les causes de notre émotion, sans que la parole en puisse rendre compte. Il s’adresse à cette partie de nous-mêmes, étrangère et supérieure au Verbe, qui est plus près de nous que la raison bavarde ; il ne cherche pas à satisfaire l’intelligence : il demande à être aimé. Ainsi, la rupture que David croyait avoir provoquée avec le passé n’est pas (1) « Je l’ai vu ébaucher la Psyché, c’était un camaycu bleuâtre. » L. Mérimée, Lettre h Rochard, 2 !) mai. 1836 ( Gazette des Beaux-Arts, 1er juin 1891).