Page:Rosny aîné - Le Coffre-fort, 1914.djvu/29

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Tout simple, comme vous voyez ! Et le rendez-vous, comme l’indiquait le post-scriptum, était au Caire. Vous pensez bien que Lucien n’hésita pas une minute. Mais un obstacle se présentait, que la trop riche Noëlle n’avait pas même dû entrevoir : il faut pas mal d’argent pour aller au Caire et ce pauvre Lucien non seulement ne l’avait pas, mais son amour l’avait conduit à s’endetter et son terme de pension, aux trois quarts dévoré déjà par des effets souscrits, était loin encore… Il courut après de l’argent et n’en trouva point. Un marchand à qui il voulut vendre son modeste mobilier, en offrit une somme dérisoire…

Dans l’après-midi, Clairmont se trouva chez un vieil homme, un ami de sa famille, personnage bizarre, quinteux, étroit, mais qui, probablement, accepterait un effet à longue échéance, sur le deuxième terme de la pension. Ici, le hasard réunit les conditions qu’il sait si bien réunir quand il veut perdre un homme. Le vieillard était absent pour plusieurs jours.

— Je lui laisserai un mot avait dit Clairmont à la femme de charge.

Celle-ci, qui connaissait le jeune homme depuis long- temps, n’avait pas hésité à l’introduire dans le cabinet de travail de son maître. Lucien y fut pris d’une crise de désespoir. Il considérait avec égarement des paperasses éparses — car le vieux n’avait pas d’ordre — si bien que la vue d’un carnet de chèques attira son attention. Il l’ouvrit machinalement. Et il eut un grand frisson en voyant sur la première formule, des mots fatidiques « Payez au porteur la somme de mille et cinq cents francs. »

C’était bien l’écriture du vieillard qui avait, pour une raison ou pour une autre, commencé de libeller l’ordre, puis l’avait abandonné sans y apposer sa signature. La tentation fut terrible. Elle ne fut pas longue. Lucien, harassé par les émotions de la journée, trouva presque simple d’utiliser ce chèque. Il était sûr que l’autre lui aurait prêté cette somme contre un effet de pareille valeur. Et il se dit :

« Je lui enverrai l’effet… Il sera choqué sans doute… mais il me pardonnera !… »

L’acte matériel du faux ne l’arrêta point : le malheureux avait reçu le don funeste de contrefaire les écritures. Et le vieillard signait comme il écrivait, lisiblement, avec une simple barre pour finir. Lucien signa, courut comme un fou à la banque, fut payé sans une objection et partit par le rapide du soir, non sans avoir envoyé un effet et une lettre explicative au vieil ami de sa famille.

Mais le vieil ami de la famille considéra l’affaire sous un jour tout différent de celui sous lequel l’avait considéré le faussaire. Jamais sa mentalité ne lui permit de voir là autre chose qu’un crime. S’il eut quelque hésitation, cette hésitation fut courte. Dès son retour, il déposait une plainte en faux et usage de faux. Et Clairmont, malgré l’admission de circonstances atténuantes, paya de son honneur et de la prison le baiser qu’il était allé porter en Égypte à Noëlle C…


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RÉSIGNATION



Ma femme n’ayant fait aucune opposition au divorce, l’affaire marcha avec la rapidité d’un record, et avant l’automne nous étions légitimement séparés. Le soir du jugement, je savourais avec mélancolie le cigare du célibataire, lorsque j’entendis sonner à la porte de l’appartement. Un moment après, le domestique arrive, d’un air effaré :

— C’est madame… Elle dit qu’elle a une communication urgente à faire à monsieur.

J’hésite. — Mais songeant combien elle avait mis de bonne volonté dans la procédure, pris d’ailleurs de curiosité et d’un peu d’émoi, je la fais introduire. Elle était vêtue de noir, — couleur qui rehaussait sa grâce blonde, — elle me regardait avec supplication et tristesse :

— Eh bien, madame ?

Elle ne répondit pas, un peu tremblante et sans doute cherchant ses paroles. Soudain :

— Je ne puis pas vivre sans vous !

Je m’attendais à tout, mais non à cela. Un grand trouble me saisit, car, dans le fond, j’avais conservé d’elle un souvenir enivrant. Mais je parvins à me dominer.

— Il aurait fallu vous en apercevoir auparavant, madame.

Elle se contenta de répéter :

— Je ne puis vivre sans vous.

— Cela vous passera, répondis-je.

— Cela ne me passera pas… Durant tout le procès, j’ai attendu cette minute… cette minute où je pourrai revenir en suppliante… sans être soupçonnée d’aucune considération mondaine. Il fallait que vous croyiez à ma sincérité absolue, et ma fortune, la position de ma famille vous sont des garanties absolues. Si je ne suis pas digne d’être votre femme, peut-être estimerez-vous que je puis être du moins votre maîtresse ?

Elle parlait avec douceur et résignation — jamais je ne l’avais vue plus parfaitement séduisante. Mon cœur battit comme un marteau. Tous les souvenirs d’antan se levèrent, ainsi que des troupeaux de volupté. Je revis toutes les béatitudes que j’avais goûtées par cette belle créature. En vérité, quelle revanche plus éclatante pouvait-elle m’offrir que de se donner à moi, humblement et librement ?

Je lui répondis à voix basse :

— Ne vous repentirez-vous pas ?

— Jamais… et quand je m’en repentirais, que pouvez-vous y perdre ?

— Vous m’aimez donc ?

— Je n’ai jamais, malgré des apparences, aimé un autre homme.

Une senteur qu’elle mettait dans ses robes, et qui avait accompagné les plus folles heures de ma vie, acheva de me prendre la tête. Je marchais vers elle, je la pris contre ma poitrine avec cette mélancolie ardente qui est ce que la nature a inventé de plus violent pour nous attacher à la vie.

Durant toute une année, nous voyageâmes ; et cette année fut aussi belle — et plus profonde — que celle du commencement de notre mariage. Mais alors ma femme — ou plutôt ma maîtresse — tomba dans une langueur. Elle me montrait encore la même tendresse, mais avec moins de ferveur, avec quelque chose de contraint qui me désespérait. Cela dura trois mois, puis, soudain, l’allégresse reprit, l’attachement passionné, le divin service de deux êtres créés l’un pour l’autre.

C’est alors que le malheur tomba comme la foudre.

C’était un matin. J’étais allé dans l’appartement de Clotilde pour lui annoncer quelque menue nouvelle. L’appartement était vide, — ma femme sortie pour un instant, — et j’allais me retirer lorsque j’aperçus une lettre qui traînait sur un guéridon. Je ne sais pourquoi cette lettre attira particulièrement mon attention. C’était une habitude de Clotilde de laisser sur les meubles sa correspondance, et, au début de notre réconciliation, je m’étais cru permis d’y regarder de-ci, de-là. Jamais je n’avais rien découvert que d’innocent ; aussi, avais-je complètement renoncé (un peu aussi par crainte de perdre mon bonheur) à toute surveillance. Mais cette enveloppe large, carrée, m’hypnotisa. Je finis par la prendre, et, du coup, ce fut l’abîme : l’adresse marquait un envoi indirect par une tierce personne. Fébrilement, je retirai la lettre, je lus. Un homme que je connaissais pour l’avoir trois ou quatre fois rencontré dans le monde — laid, stupide — s’y plaignait ridiculement de ce qu’on l’eût abandonné après un seul rendez-vous.

Je demeurai écrasé, puis je remis la lettre sur le guéridon, je sortis furtivement de la chambre, décidé à fuir sans vain esclandre. Mais, au moment où je sortais, je rencontrai Clotilde. Elle vit mon agitation, le tremblement de mes mains :

— Qu’as-tu ?

Puis, d’un regard jeté vers le guéridon, elle aperçut la lettre déplacée, comprit tout, devint effroyablement pâle :