Page:Rouleau - Légendes canadiennes tome II, 1930.djvu/86

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« Je ne me le fis pas répéter deux fois. Je cours chercher ma ligne favorite, ma pipe, mon tabac et mon briquet, et je descends, en fredonnant la Claire Fontaine, la côte qui conduit au rocher où nous sommes maintenant. Je viens toujours ici, en face de l’îlot, parce que c’est la meilleure place de toute la rivière pour prendre du doré. Mais, ce soir-là, la fortune ne me souriait point du tout ; j’eus beau recourir à toute ma science de vieux pêcheur, le poisson fuyait mon hameçon. Aussi, il faut bien le dire, le temps n’était pas propice : la chaleur était accablante, il n’y avait pas un air de vent, la surface de l’eau était unie comme celle d’un miroir, le tonnerre grondait dans le lointain, et la noirceur arrivait à pas de géants. Cependant je ne bougeais pas de mon poste, je voulais à tout prix capturer deux ou trois dorés ; car je n’aurais pas eu belle façon de retourner à la maison les mains vides. Ma bonne Madeleine, malgré la tendre affection qu’elle me témoigne, aurait pu me gouailler et peut-être me priver de mon dîner le lendemain.

« Tout à coup je sens mordre ; je tire vivement ma ligne, mais le poisson que je tiens au bout de ma ficelle est très gros et il se débat comme le diable dans l’eau bénite, à tel point que ma perche casse. Inutile d’ajouter que mon prisonnier s’empresse de fuir et de disparaître pour ne plus revenir. Comme il faisait déjà noir et que l’orage devenait de plus en plus menaçant, je pris le parti de lever le pied et de