Page:Rouquette - L'Antoniade, 1860.djvu/143

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Sans devenir étrange, on peut être chrétien ;
Sans se faire Sauvage, on peut faire le bien ;
À vaincre dans le monde on a plus de mérite ;
Dans un siècle agissant, pourquoi l’oisif ermite ?
Le peuple des chrétiens est un peuple bourgeois :
Sans les suivre, admirez les héros d’autrefois ;
Lisez, sans trop d’ardeur, les pieuses légendes :
Les petites vertus valent mieux que les grandes !
La sombre piété, l’ascétique ferveur,
Le mépris de la terre, éloigne du Sauveur !
Selon les temps, les lieux, la nature fragile,
Il faut interpréter l’esprit de l’Évangile :
L’homme doit craindre en tout l’exagération ;
Il doit craindre l’excès de la perfection,
L’excès dans la pudeur et dans la tempérance ;
Le moindre poids de trop fait pencher la balance !
Le point d’arrêt pour lui, c’est le juste-milieu :
En sagesse il ne faut le trop, ni le trop peu !
Nous sommes dans un Age, où la démocratie
A mieux compris l’esprit du plébéien Messie. —
Au lieu de suivre l’aigle, imitez l’animal :
Malheur au téméraire : — Icare a fini mal !
L’orgueil est bien voisin de toute grande chose :
Dès que l’on sort des rangs, grandement l’on s’expose !
Croyez-moi, le chemin, pour arriver aux cieux,
Le chemin le plus sûr, c’est le plus spacieux !
Aux Trappistes blêmis, aux ascètes abstêmes,
Aux hommes singuliers, laissez tous les extrêmes !
Les mangeurs de légume et les froids buveurs d’eau.
Fantômes chancelants, plîraient sous le fardeau ;
Abrégé du Grand Tout, l’homme est né pantophage ;
La liqueur la plus forte est son meilleur breuvage :
Et c’est un mystagogue, un gnostique essénien,
Qui fit de l’homme abstème un pythagoricien :
L’hygiène d’Adam ne fut pas végétale ;
Noé, pour se nourrir, eut la race animale ;
Et l’homme, en tous les temps, ou pasteur ou chasseur.
A bu l’esprit de vin qui réjouit le cœur ! —
 Et vous, vierges, suivez en tout les autres femmes ;
Pour plaire et réussir, soyez des grandes dames ;
Oubliez à jamais les leçons du Couvent ;
Et reines de la mode, en avant ! en avant !
Sans honte, revêtez la nudité mondaine :
Laissez la pruderie à Lady puritaine :
En sa froide réserve ou romanesque ardeur
Elle a l’hypocrisie et non pas la pudeur ;
Sa hautaine vertu, toute dans l’apparence,
Garde la pruderie en perdant l’innocence ;
Prompte à faire le mal, pourvu qu’il soit caché.
Elle rougit de tout, excepté du péché ! —