Page:Rouquette - L'Antoniade, 1860.djvu/146

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Contre lui j’ai lancé la plus lourde machine,
L’esprit le plus étroit, l’élu de la routine,
Qui, dans son zèle amer, sa dure charité,
Aussi désenchantant qu’il est désenchanté,
Semblait, en le heurtant, un colosse de prose :
Inébranlable au choc, il a gardé sa pose !
Oui, je l’ai harcelé, sans désister jamais ;
Contre lui, mais en vain, j’ai lancé tous les traits, —
Les traits d’esprit malin et les traits de bêtise :
Rien ne l’a détourné de sa haute entreprise ;
Rien n’a pu l’affaiblir, dans sa constante foi ;
Il priait, en disant : Mon secret est à moi !
Renié des amis, insulté du vulgaire,.
Soutenant contre tous une passive guerre,
Au milieu des assauts, sans crainte et sans émoi,
Il priait, en disant : C’est le secret du Roi !
Ah ! qui peut, dans son calme, armé de la prière
Et de l’humilité, vaincre un cœur solitaire ?
Tu le sais mieux que moi : La prière, en tout lieu,
Aux mains d’un frêle enfant met la foudre de Dieu !



le démon du désert.


Mon maître et roi puissant, qui bâtis sur la terre
Avec l’autel brisé, ton trône populaire :
Depuis la faute d’Eve, en tous lieux, je te sers ;
Pour toi j’ai visité les plus sombres déserts ;.
J’ai gravi les hauts-lieux, pénétré dans les grottes,
Et de la solitude éprouvé tous les hôtes !
Sur l’aile du simoun, l’aile du siroco,
Des antres sablonneux j’ai réveillé l’écho ;
J’ai vu, loin des cités, ces innombrables moines,
Qui pour le Christ avaient vendu leurs patrimoines ;
Et partout, sans pitié, j’ai tenté, tour à tour,
Ces stoïques martyrs du jeûne et de l’amour !
A leur aspect serein, à leurs pâles visages,
Je disais, presque ému : — Voilà les seuls vrais Sages !
Et tout en combattant leurs célestes attraits,
Oui, maître et roi puissant, oui, je les admirais :
Ils étaient logiciens ! — En prières fertile,
Leur vie était en tout conforme à l’Évangile ;
Ils avaient tout quitté, pour n’aimer que leur Dieu ;
Pour les choses du ciel leurs cœurs étaient de feu ! —
Où sont-ils, aujourd’hui, ces fervents Solitaires ?
Les lions sont rentrés dans leurs sombres repaires ;
À l’ermite, éloigné de tout commerce humain,
Le mystique corbeau n’apporte plus son pain ;
Lérins est envahi par ses anciens reptiles ;
Les animaux soumis redeviennent hostiles ;