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LES DEUX ESPRITS LUTINS.
L’Âne Domestique et l’Âne Sauvage.

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Un âne, en renom dans la ville,
Personnage très-important,
Comme on en trouve un entre mille,
Un beau jour (on ne dit pas quand),
Dans une humeur presque incivile,
Voulut voir ces bois et ces lieux,
Que chantent si fort les poètes,
Dans le haut langage des dieux,
Plus éclatant que des trompettes.
Cet âne citadin, sans bat,
Fuyant le vulgaire profane,
Pour jouir d’un rustique ébat,
Prit le chemin de la savane :
Tout seul, il chemina long-temps,
À travers bois et champs d’épines ;
Et les loups de ses pieds sanglants
Flairaient les traces purpurines.
Mais, après maint péril des bois,
Mainte aventure érémitique : —
Ah ! dit-il, là-bas, j’aperçois
L’onagre, au cœur misanthropique ! —
Il avance, il presse le pas,
Heureux, dans ce désert sauvage,
De rencontrer quelque Chactas,
Fût-il même un anthropophage ! —
L’onagre, en le voyant, ne sait
S’il doit l’accueillir en vrai frère,
Ou s’enfoncer dans la forêt,
Le laissant se tirer d’affaire :
Mais, touché de son air piteux,
L’agrios, réflexion faite,
Au pied d’un grand arbre ombrageux,
L’attend, sans urbaine étiquette.
L’âne arrive enfin, harassé
De son aventureux voyage ;
Et l’un près de l’autre placé,
Entre eux s’ensuit ce long parlage :