Page:Rouquette - L'Antoniade, 1860.djvu/221

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Dans l’oreille attentive, avec un doux accent,
Il infiltre un poison qui tue en caressant ;
C’est l’antique Serpent, habile à séduire Eve
Par l’orgueilleux espoir dont il berce son rêve ! —
Voyez la jeune fille, au pudique regard,
Par de mystiques sœurs élevée à l’écart :
Après quelques hivers, par le monde flétrie,
En elle on cherche en vain une enfant de Marie ! —
Oh ! que sont devenus les pieux sentiments,
Les célestes parfums d’un virginal printemps ? —
Et toi, jeune homme, épris d’une idole de fange,
Où sont les jours bénis où tu semblais un ange ?
Dans ton regard baissé, d’où vient ce sombre feu ?
Qu’as-tu fait de ta foi, qu’as-tu fait de ton Dieu ?
As-tu de ton baptême accompli les promesses ?
De la chair et du monde, as-tu fui les caresses ?
Aux pieds, as-tu foulé, dans un pieux élan,
Le luxe efféminé, les pompes de Satan ?
Peux-tu lever les yeux, et, sans remords, sans honte,
Contempler le ciel pur, où ton Ange remonte ?
Ah ! j’ai pitié de toi, jeune homme, et je te plains ;
Ton esprit fasciné suit l’erreur des mondains ;
Ton cœur découragé, devenu faible et lâche,
Ne peut plus entreprendre une héroïque tâche !
Ah ! je connais le monde et son esprit moqueur ;
De nos plus saints désirs il est souvent vainqueur ;
Dans son hypocrisie, il aveugle et fascine ;
Au feu de ses amours notre cœur se calcine !
J’ai déchiré son voile et son linceul doré ;
J’ai vu son froid cadavre, — affreux, décoloré ;
J’ai vu le monstre à nu, dans sa hideur intime ;
De l’enfer, sous ses pieds, j’ai vu s’ouvrir l’abîme ! —
Veux-tu savoir, hélas ! tout ce que, moi, j’en sais ?
Veux-tu voir le tableau de ses moins grands excès ?
Pour comprendre qu’il soit maudit par notre Maître,
Pour le combattre et fuir, — oh ! veux-tu le connaître ?
Le monde est du plaisir le séduisant séjour :
Là, se laisser corrompre, et corrompre à son tour ;
Être d’abord passif, puis actif et complice ;
Recevoir et transmettre, en souriant, le vice : —
Voilà ce qu’on y fait ; voila l’échange vil,
Que le monde entretient avec un art subtil ;
De ce monde poli, c’est le commerce infâme ;
Le venin de la chair s’y communique à l’âme ;
Par l’œil et par le souffle, et dans chaque discours,
Circule le poison des coupables amours !
Le soir, la danse impure et la valse enivrante
Entraînent dans leur vol la foule délirante ;
Et le voile, ornement de la pudicité,
Par l’archange du mal se déchire emporté !