Page:Rouquette - L'Antoniade, 1860.djvu/222

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Là, d’avares parents, dans leurs calculs sordides,
Pour se débarrasser de leurs filles candides,
Les livrent sans remords aux plus riches maris : —
Et tout amour bientôt s’éteint dans le mépris !
C’est là qu’il faut chercher, en remuant des crimes
Du luxe et de la chair les horribles victimes ;
Et de ces fruits dorés, à nos regards si beaux,
Sentir l’odeur de mort, comme autour des tombeaux !
C’est là qu’un parvenu, que le luxe ébouriffe,
Élève un front rival du pic de Ténériffe ;
Et selon l’étiquette, esclave autant que fou,
Orne son froid salon de hochets d’acajou.
C’est là, que se promène, en sa lourde ignorance,
La matière étalant toute son opulence, —
À la Bourse, au théâtre, et jusques en ces lieux,
Qui sont comme le seuil de l’Enfer ténébreux !
Là, que des Voltairiens, ces froids squelettes blêmes,
Vomissent, en riant, leurs stupides blasphèmes ;
Et dans l’épaisse nuit de leur aveuglement,
Cherchent, sans le trouver, un astre au firmament !
Là, que l’on voit flotter à tous vents de doctrine,
Comme un jonc dérivant sur la vague marine,
Le versatile esprit à qui manque la foi,
Et le cœur inconstant, sans boussole et sans loi !
C’est là, qu’en s’unissant des scribes parasites,
Contre un modeste auteur s’érigent en Thersites,
Et du lynx de l’envie excitant le réveil,
Découvrent quelque tache à tout nouveau soleil : —
Homère est-il moins grand critiqué par Zoïle ?
Thersite a-t-il détruit la vaillance d’Achille ?
L’envie est le tourment des vulgaires esprits ;
Les grands sont poursuivis par l’essaim des petits ;
L’ignorance, appuyée, insulte à la science ;
Et la bêtise, enfin, devient une puissance !
Pour frustrer le talent des lauriers mérités,
L’envieux les prodigue aux médiocrités !
C’est là qu’un vain rhéteur, un stérile sophiste,
Sur un cercle imbécile étend son règne triste :
Captieux logicien, ergoteur glacial,
Reptile qui se tord autour de l’Idéal,
Dans ses plis et replis, il l’étreint et l’enlace,
Et voudrait de son culte effacer toute trace ;
À l’intuition opposant l’argument,
Sur, pour et contre tout, il parle obscurément ;
S’embarrasse et se perd en ses propres ténèbres,
Vers l’Enfer escorté par mille ombres funèbres ;
Et dans le labyrinthe, enfanté par l’esprit,
De la science humaine il fait sortir la nuit !
C’est là qu’en sa démence ou sa froide colère,
Un frère, plein de fiel, appelle fou son frère,