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Oubliant que le Christ, le doux Verbe fait chair,
Nous dit que cette offense est digne de l’Enfer !  !  !
Ô tranquille démence, esprit calme et pratique,
Qui railles la folie exaltée et mystique,
Tu n’as jamais compris, en tes calculs étroits,
Ni les croix de l’amour, ni l’amour de la croix ! —
Le monde n’a jamais aimé les cœurs d’élite ;
Le grand nombre lui plait, l’exception l’irrite ;
Pour tout ce qui dépasse un ordre inférieur
Il éprouva toujours une instinctive horreur.
Les hommes de la prose et les hommes pratiques,
Graves condamnateurs des âmes poétiques,
Et qui veulent que tout se résume en calcul,
Regardant le rêveur comme nuisible ou nul ;
Sur le contemplatif, sur l’homme de prière,
Sans cesse ils font tonner leur aveugle colère ;
Et sans cesse oubliant l’éloge du Seigneur,
Ils accusent Marie, en exaltant sa sœur !
Ils ont, dans leur langage et dans leur attitude,
La régularité de la froide habitude,
Et savent sur les cœurs, en leur diversité,
Promener le rouleau de l’uniformité : —
Ô sang froid des bourreaux que l’on nomme égoïstes !
Ceux-là ne rêvent point, ceux-là ne sont pas tristes ;
Ils ont compris la vie, et savent pas à pas
Mesurer la grandeur à leur étroit compas !
 Ô mortels, qui vivez dans l’incessant tumulte ?
Aux hommes de repos ne jetez pas l’insulte ! —
Travailler pour gagner, gagner pour dépenser,
Agir sans but divin, végéter sans penser,
Suivre de votre chair la brutale appétence,
Boire, manger, dormir : — Voilà votre existence !
Et c’est là cette vie honorable à l’État,
Utile à la patrie, et si digne d’éclat ?
Et c’est là cette vie hostile au vrai mérite,
Qui du monde reçoit la louange hypocrite ?
Voilà ce beau travail, préférable au repos ;
De l’ordre social, oui, voilà les suppôts !
Ah ! cessez d’accuser les pieux solitaires :
Ils servent plus l’état que tous vos mercenaires !
Est-ce donc de l’esprit qu’il faut pour s’enrichir ?
Est-ce le dévoûment qui vous fait réussir ?
Oh ! non ; mais ce qu’il faut, c’est la basse finesse ;
C’est l’amour du vil gain et de l’impure ivresse !
Oui, l’Esprit Saint l’a dit : De l’arbre de nos maux
L’avarice a toujours poussé tous les rameaux :
L’avare a vendu Dieu ! L’avare vend son âme !
Il vendrait, en sa soif, et sa mère et sa femme !
Des scélérats, l’avare est le plus scélérat !
Qu’il soit maudit Judas : l’avare est apostat !