Page:Rouquette - L'Antoniade, 1860.djvu/255

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Prends pitié de mon âme, Ange ami du désert :
Toute plainte me semble un ravissant concert !
Je fuis toute gaîté ; c’est la douleur que j’aime !
Pour moi, l’extrême ivresse est dans le deuil extrême
Chaque soupir en moi trouve un intime accent ;
Je touche à tous les points d’un cercle tressaillant ;
Comme un plomb, la douleur sur moi tombe et retombe
Sous le poids de la croix je fléchis et succombe !
En moi, je sens passer d’électriques frissons ;
Mon âme est une lyre aux sympathiques sons !
Dans mon isolement, je tiens par chaque fibre
À tout membre qui souffre, à tout âme qui vibre !
Des cœurs les plus navrés centre retentissant,
J’entends gémir en moi comme un luth frémissant !
Hélas ! des maux de tous suis-je donc solidaire ?
Dois-je prendre ma croix et monter au Calvaire ?



l’ange de la solitude.


Il ne sait pas aimer, qui ne sait pas souffrir ;
Une Vierge l’a dit : « Ou souffrir ou mourir ! »
De l’âme la souffrance est l’aliment céleste ;
L’amour par la douleur se prouve et manifeste ;
La douleur nous épure et grandit devant Dieu ;
Il ne sait rien celui que n’atteint pas ce feu !
La tristesse féconde exalte le génie ;
Les sanglots de l’amour sont des chants d’harmonie ! —
Enfant du sacrifice et de la passion,
Aimer, souffrir, prier, — c’est ta vocation ;
Ton âme attire et meut des âmes satellites ;
Avec elles vers Dieu, sans cesse tu gravites ;
Tu n’es pas isolée, et dans ton oraison,
Comme avec les anneaux d’un mystique chaînon,
Vers le trône de Dieu tu soulèves les âmes !
Vierge épouse divine, heureuse entre les femmes,
Dieu t’appelle au désert, où, s’unissant à toi,
Il te révélera les secrets de la foi ;
T’abreuvant de douleur pour t’enivrer de joie,
Dans l’abîme d’amour où l’âme enfin se noie,
Perdant le souvenir de tout objet mortel,
Tu ne sentiras plus que l’Être Essentiel ;
Ton âme, au ciel des cieux, de lumière inondée,
Dans l’extatique oubli doucement absorbée,
Par l’astre intérieur verra l’éclat produit :
L’excès de la lumière engendrera la nuit ! —
Nuit obscure pour l’âme, et pourtant lumineuse ;
Nuit que n’éclaire plus une lueur trompeuse ;
Nuit divine, où les sens, l’âme et ses facultés,
Semblent s’éteindre au sein d’embrasantes clartés !…
 La douleur et l’amour ! sublime et doux mystère
Qu’ignorent l’égoïste et la foule vulgaire !