Page:Rouquette - L'Antoniade, 1860.djvu/97

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La vie, au fond des bois, est selon la Nature ;
L’âme y goûte, affranchie, une ivresse plus pure ;
De l’homme le désert fut le premier berceau ;
Dans la forêt natale, heureux le libre oiseau !
Par Dieu#même pétri du limon de la terre,
Dans un désert de fleurs, l’homme est né solitaire ;
Tant qu’il vécut sans femme, il vécut innocent ;
Mais Eve, pour le perdre, eut un magique accent !
Ah ! je comprends le prêtre, et je comprends l’ermite ;
Le chêne est épuisé par le gui parasite ;
La plus sainte taïque est un pesant fardeau ;
De la virilité l’hymen est le tombeau !
Heureux qui, fatigué d’un monde où tout nous brûle,
Au milieu du désert a bâti sa cellule,
Et dans cet humble abri de silence et de paix,
Pour les faux biens perdus goûte enfin les seuls vrais !
 J’ai visité l’Europe et ses grandes merveilles ;
Les Lettres et les Arts ont occupé mes veilles ;
J’ai connu les ennuis des collèges royaux,
Et disputé le prix à d’envieux rivaux ;
Les plus belles cités m’ont versé leurs tristesses,
Et révélé le fond de leurs folles ivresses ;
Et, malgré tout l’éclat d’un attrayant dehors,
De leurs cœurs gangrenés j’ai sondé les remords !
Et j’ai dit, en fuyant les vieilles Capitales :
Le bonheur ne fleurit qu’en mes forêts natales !
Du luxe efféminé j’ai goûté les loisirs ;
J’aime mieux du désert les périlleux plaisirs !
La langue de Virgile et la langue d’Homère,
Ne valent pas ta langue, ô Nature, ma mère !
Boïeldieu, Pergolèse et tous les musiciens
Ne peuvent égaler tes luths éoliens ;
Dans ta voix, on entend la voix de Dieu lui-même ;
Du céleste clavier tu tiens la clé suprême ;
Tu surpasses la ville en vivantes beautés :
« C’est Dieu qui fit les bois, et l’homme les cités ! »
Las d’un monde égoïste et de son esclavage,
L’homme civilisé souvent s’est fait Sauvage ;
Mais jamais le Sauvage, abandonnant ses bois,
Pour se civiliser, n’accepta d’autres lois :
Le Sauvage conserve, en sa franche rudesse,
Le mépris du grand monde et de sa politesse ;
Esclave de Dieu seul, pour l’aimer et servir,
Au monde il n’a jamais cru devoir s’asservir !
Le monde, à chaque pas, nous ouvre un précipice :
Pour prier, le désert est un lieu plus propice !
Le désert eut toujours des charmes pour les Saints ;
L’amour y fit voler de célestes essaims ;
En tous temps, on a vu les abeilles mystiques
Préférer pour leur miel les fleurs érémitiques. —