Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/159

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jamais à la colombe, à la tourterelle, ni aux oiseaux qui ne mangent absolument que du grain, lesquels ne pondent & ne couvent gueres que deux œufs à la fois. La raison qu’on peut donner de cette différence est que les animaux qui ne vivent que d’herbes & de plantes, demeurant presque tout le jour à la pâture & étant forcés d’employer beaucoup de tems à se nourrir, ne pourroient suffire à allaiter plusieurs petits, au lieu que les voraces faisant leur repas presqu’en un instant, peuvent plus aisément & plus souvent retourner à leurs petits & à leur chasse, & réparer la dissipation d’une si grande quantité de lait. Il y auroit à tout ceci bien des observations particulieres & des réflexions à faire ; mais ce n’en est pas ici le lieu, & il me suffit d’avoir montré dans cette partielle systeme le plus géneral de la nature, systême qui fournit une nouvelle raison de tirer l’homme de la classe des animaux carnaciers & de le ranger parmi les especes frugivores.

Pag. 59. ( Note 9.)

Un auteur célebre, calculant les biens & les maux de la vie humaine, & comparant les deux sommes, a trouvé que la derniere surpassoit l’autre de beaucoup, & qu’à tout prendre, la vie étoit pour l’homme un assez mauvais présent. Je ne suis point surpris de sa conclusion ; il a tiré tous ses raisonnemens de la constitution de l’homme civil : s’il fût remonté jusqu’à l’homme naturel, on peut juger qu’il eût trouvé des résultats très-différens, qu’il eût aperçu que l’homme n’a gueres de maux que ceux qu’il s’est donnés lui-même, & que la nature eût été justifiée. Ce n’est pas sans peine que nous sommes parvenus à nous rendre si malheureux. Quand d’un côté l’on considere les immenses travaux des hommes, tant de sciences approfondies, tant d’arts inventés, tant de forces employées, des abîmes