Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/116

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J’étois d’ailleurs une espece de personnage inquiétant pour eux. Ils voyoient bien que je n’étois pas à ma place ; ils craignoient que Madame ne le vît aussi & que ce qu’elle feroit pour m’y mettre ne diminuât leurs portions ; car ces sortes de gens, trop avides pour être justes, regardent tous les legs qui sont pour d’autres comme pris sur leur propre bien. Ils se réunirent donc pour m’écarter de ses yeux. Elle aimoit à écrire des lettres ; c’étoit un amusement pour elle dans son état ; ils l’en dégoûterent & l’en firent détourner par le médecin en la persuadant que cela la fatiguoit. Sous prétexte que je n’entendois pas le service, on employoit au lieu de moi deux gros manans de porteurs de chaise autour d’elle : enfin l’on fit si bien que quand elle fit son testament, il y avoit huit jours que je n’étois entré dans sa chambre. Il est vrai qu’après cela j’y entrai comme auparavant & j’y fus même plus assidu que personne : car les douleurs de cette pauvre femme me déchiroient, la constance avec laquelle elle les souffroit me la rendoit extrêmement respectable & chere & j’ai bien versé dans sa chambre des larmes sinceres, sans qu’elle ni personne s’en apperçût.

Nous la perdîmes enfin. Je la vis expirer. Sa vie avoit été celle d’une femme d’esprit & de sens ; sa mort fut celle d’un sage. Je puis dire qu’elle me rendit la religion catholique aimable par la sérénité d’ame avec laquelle elle en remplit les devoirs, sans négligence & sans affectation. Elle étoit naturellement sérieuse. Sur la fin de sa maladie elle prit une sorte de gaieté trop égale pour être jouée & qui n’étoit qu’un contrepoids donné par la raison même contre la tristesse de son état.