Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/115

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Madame de Vercellis ne m’a jamais dit un mot qui sentît l’affection, la pitié, la bienveillance. Elle m’interrogeoit froidement, je répondois avec réserve. Mes réponses étoient si timides qu’elle dût les trouver basses & s’en ennuya. Sur la fin elle ne me questionnoit plus, ne me parloit plus que pour son service. Elle me jugea moins sur ce que j’étois, que sur ce qu’elle m’avoit fait, & à force de ne voir en moi qu’un laquais, elle m’empêcha de lui paroître autre chose.

Je crois que j’éprouvai des-lors ce jeu malin des intérêts cachés qui m’a traversé toute ma vie & qui m’a donné une aversion bien naturelle pour l’ordre apparent qui les produit. Madame de Vercellis n’ayant point d’enfans, avoit pour héritier son neveu le comte de la Roque qui lui faisoit assidûment sa cour. Outre cela ses principaux domestiques qui la voyoient tirer à sa fin ne s’oublioient pas, & il y avoit tant d’empressés autour d’elle, qu’il étoit difficile qu’elle eût du tems pour penser à moi. À la tête de sa maison étoit un nommé M. Lorenzy, homme adroit, dont la femme encore plus adroite, s’étoit tellement insinuée dans les bonnes grâces de sa maîtresse, qu’elle étoit plutôt chez elle sur le pied d’une amie que d’une femme à ses gages. Elle lui avoit donné pour femme de chambre une niece à elle, appelée Mlle. Pontal, fine mouche, qui se donnoit des airs de demoiselle suivante & aidoit sa tante à obséder si bien leur maîtresse qu’elle ne voyoit que par leurs yeux & n’agissoit que par leurs mains. Je n’eus pas le bonheur d’agréer à ces trois personnes : je leur obéissois, mais je ne les servois pas ; je n’imaginois pas qu’outre le service de notre commune maîtresse je dusse être encore le valet de ses valets.