Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/137

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ruisseaux, les villages se succédoient sans fin & sans cesse avec de nouveaux charmes ; ce bienheureux trajet sembloit devoir absorber ma vie entiere. Je me rappelois avec délices combien ce même voyage m’avoit paru charmant en venant. Que devoit-ce être lorsqu’à tout l’attrait de l’indépendance, se joindroit celui de faire route avec un camarade de mon âge, de mon goût & de bonne humeur, sans gêne, sans devoir, sans contrainte, sans obligation d’aller ou rester que comme il nous plairoit ? Il falloit être fou pour sacrifier une pareille fortune à des projets d’ambition d’une exécution lente, difficile, incertaine & qui, les supposant réalisés un jour ne valoient pas dans tout leur éclat un quart-d’heure de vrai plaisir & de liberté dans la jeunesse.

Plein de cette sage fantaisie je me conduisis si bien que je vins à bout de me faire chasser & en vérité ce ne fut pas sans peine. Un soir comme je rentrois, le maître-d’hôtel me signifia mon congé de la part de M. le Comte. C’étoit précisément ce que je demandois ; car sentant malgré moi l’extravagance de ma conduite, j’y ajoutois pour m’excuser l’injustice & l’ingratitude, croyant mettre ainsi les gens dans leur tort & me justifier à moi-même un parti pris par nécessité. On me dit de la part du Comte de Favria d’aller lui parler le lendemain matin avant mon départ, & comme on voyoit que la tête m’ayant tourné j’étois capable de n’en rien faire, le maître-d’hôtel remit après cette visite à me donner quelque argent qu’on m’avoit destiné & qu’assurément j’avois fort mal gagné : car, ne voulant pas me laisser dans l’état de valet on ne m’avoit pas fixé de gages.

Le Comte de Favria, tout jeune & tout étourdi qu’il étoit,