Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/14

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


des plus empressés à lui en offrir. Il falloit que sa passion fût vive, puisque au bout de trente ans je l’ai vu s’attendrir en me parlant d’elle. Ma mere avoit plus que de la vertu pour s’en défendre, elle aimoit tendrement son mari ; elle le pressa de revenir. Il quitta tout & revint. Je fus le triste fruit de ce retour. Dix mois après, je naquis infirme & malade ; je coûtai la vie à ma mere & ma naissance fut le premier de mes malheurs.

Je n’ai pas su comment mon pere supporta cette perte ; mais je sais qu’il ne s’en consola jamais. Il croyoit la revoir en moi, sans pouvoir oublier que je la lui avois ôtée ; jamais il ne m’embrassa que je ne sentisse à ses soupirs, à ses convulsives étreintes, qu’un regret amer se mêloit à ses caresses : elles n’en étoient que plus tendres. Quand il me disoit : Jean-Jaques, parlons de ta mere ; je lui disois ; hé bien, mon pere, nous allons donc pleurer ; & ce mot seul lui tiroit déjà des larmes. Ah ! disoit-il en gémissant ; rends-la-moi, console-moi d’elle, remplis le vide qu’elle a laissé dans mon ame. T’aimerais-je ainsi si tu n’étois que mon fils ? Quarante ans après l’avoir perdue, il est mort dans les bras d’une seconde femme, mais le nom de la premiere à la bouche & son image au fond du cœur.

Tels furent les auteurs de mes jours. De tous les dons que le Ciel leur avoit départis, un cœur sensible est le seul qu’ils me laisserent ; mais il avoit fait leur bonheur & fit tous les malheurs de ma vie.

J’étois né presque mourant ; on espéroit peu de me conserver. J’apportai le germe d’une incommodité que les ans ont renforcée & qui maintenant ne me donne quelquefois des relâches