Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/145

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On ne trouvoit pas chez Madame de Warens la magnificence que j’avois vue à Turin, mais on y trouvoit la propreté, la décence & une abondance patriarcale avec laquelle le faste ne s’allie jamais. Elle avoit peu de vaisselle d’argent, point de porcelaine, point de gibier dans sa cuisine, ni dans sa cave de vins étrangers ; mais l’une & l’autre étoient bien garnies au service de tout le monde & dans des tasses de fayance elle donnoit d’excellent café. Quiconque la venoit voir, étoit invité à dîner avec elle ou chez elle, & jamais ouvrier, messager ou passant ne sortoit sans manger ou boire. Son domestique étoit composé d’une femme de chambre fribourgeoise assez jolie, appelée Merceret, d’un valet de son pays appellé Claude Anet dont il sera question dans la suite, d’une cuisiniere & de deux porteurs de louage quand elle alloit en visite, ce qu’elle faisoit rarement. Voilà bien des choses pour deux mille livres de rente ; cependant son petit revenu bien ménagé eut pu suffire à tout cela, dans un pays où la terre est très-bonne & l’argent très-rare. Malheureusement l’économie ne fut jamais sa vertu favorite ; elle s’endettoit, elle payoit ; l’argent faisoit la navette & tout alloit.

La maniere dont son ménage étoit monté étoit précisément celle que j’aurois choisie ; on peut croire que j’en profitois avec plaisir. Ce qui m’en plaisoit moins étoit qu’il falloit rester très-long-tems à table. Elle supportoit avec peine la premiere odeur du potage & des mets. Cette odeur la faisoit presque tomber en défaillance & ce dégoût duroit long-tems. Elle se remettoit peu à peu, causoit & ne mangeoit point. Ce n’étoit qu’au bout d’une demi-heure qu’elle essayoit le premier