Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/148

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maudissant mille fois ces éternels visiteurs & ne pouvant concevoir ce qu’ils avoient tant à dire, parce que j’avois à dire encore plus.

Je ne sentois toute la force de mon attachement pour elle que quand je ne la voyois pas. Quand je la voyois je n’étois que content ; mais mon inquiétude en son absence alloit au point d’être douloureuse. Le besoin de vivre avec elle me donnoit des élans d’attendrissement qui souvent alloient jusqu’aux larmes. Je me souviendrai toujours qu’un jour de grande fête, tandis qu’elle étoit à vêpres, j’allai me promener hors de la ville, le cœur plein de son image & du désir ardent de passer mes jours auprès d’elle. J’avois assez de sens pour voir que quant à présent cela n’étoit pas possible & qu’un bonheur que je goûtois si bien seroit court. Cela donnoit à ma rêverie une tristesse qui n’avoit pourtant rien de sombre & qu’un espoir flatteur tempéroit. Le son des cloches qui m’a toujours singulierement affecté, le chant des oiseaux, la beauté du jour, la douceur du paysage, les maisons éparses & champêtres dans lesquelles je plaçois en idée notre commune demeure, tout cela me frappoit tellement d’une impression vive, tendre, triste & touchante, que je me vis comme en extase transporté dans cet heureux tems & dans cet heureux séjour où mon cœur possédant toute la félicité qui pouvoit lui plaire, la goûtoit dans des ravissemens inexprimables, sans songer même à la volupté des sens. Je ne me souviens pas de m’être élancé jamais dans l’avenir avec plus de force & d’illusion que je fis alors ; & ce qui m’a frappé le plus dans le souvenir de cette rêverie quand elle s’est réalisée,