Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/156

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l’impartialité possible, quoiqu’aient pu dire Mrs. Masseron, d’Aubonne & beaucoup d’autres, je ne les saurois prendre au mot.

Deux choses presque inalliables s’unissent en moi sans que j’en puisse concevoir la maniere. Un tempérament très-ardent, des passions vives, impétueuses & des idées lentes à naître, embarrassées & qui ne se présentent jamais qu’après-coup. On diroit que mon cœur & mon esprit n’appartiennent pas au même individu. Le sentiment plus prompt que l’éclair vient remplir mon ame, mais au lieu de m’éclairer il me brûle & m’éblouit. Je sens tout & je ne vois rien. Je suis emporté, mais stupide ; il faut que je sais de sang-froid pour penser. Ce qu’il y a d’étonnant est que j’ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration, de la finesse même, pourvu qu’on m’attende ; je fais d’excellens impromptus à loisir ; mais sur le tems je n’ai jamais rien fait ni dit qui vaille. Je ferois une assez jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs. Quand je lus le trait d’un Duc de Savoye qui se retourna, faisant route, pour crier, à votre gorge, marchand de Paris, je dis, me voilà.

Cette lenteur de penser jointe à cette vivacité de sentir, je ne l’ai pas seulement dans la conversation, je l’ai même seul & quand je travaille. Mes idées s’arrangent dans ma tête avec la plus incroyable difficulté. Elles y circulent sourdement ; elles y fermentent jusqu’à m’émouvoir, m’échauffer, me donner des palpitations ; & au milieu de toute cette émotion je ne vois rien nettement ; je ne saurois écrire un seul mot, il faut que j’attende. Insensiblement ce grand mouvement s’appaise,