Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/155

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alloit le proposer à la Cour de Turin où il fut adopté & mis en exécution. Il s’arrêta quelque tems à Annecy & y devint amoureux de Madame l’Intendante, qui étoit une personne fort aimable, fort de mon goût & la seule que je visse avec plaisir chez Maman. M. d’Aubonne me vit, sa parente lui parla de moi, il se chargea de m’examiner, de voir à quoi j’étois propre & s’il me trouvoit de l’étoffe, de chercher à me placer.

Madame de Warens m’envoya chez lui deux ou trois matins de suite, sous prétexte de quelque commission & sans me prévenir de rien. Il s’y prit très-bien pour me faire jaser, se familiarisa avec moi, me mit à mon aise autant qu’il étoit possible, me parla de niaiseries & de toutes sortes de sujets. Le tout sans paroître m’observer, sans la moindre affectation & comme si, se plaisant avec moi, il eût voulu converser sans gêne. J’étois enchanté de lui. Le résultat de ses observations fut que malgré ce que promettoient mon extérieur & ma physionomie animée, j’étois, sinon tout-à-fait inepte, au moins un garçon de peu d’esprit, sans idées, presque sans acquis, très-borné en un mot à tous égards & que l’honneur de devenir quelque jour Curé de village étoit la plus haute fortune à laquelle je dusse aspirer. Tel fut le compte qu’il rendit de moi à Madame de Warens. Ce fut la seconde ou troisieme fois que je fus ainsi jugé ; ce ne fut pas la derniere & l’arrêt de M. Masseron a souvent été confirmé.

La cause de ces jugemens tient trop à mon caractere, pour n’avoir pas ici besoin d’explication : car en conscience, on sent bien que je ne puis sincérement y souscrire & qu’avec toute