Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/161

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contenta d’une pension très-modique & se chargea de l’instruction. Il ne fut question que du consentement de l’Evêque, qui non-seulement l’accorda, mais qui voulut payer la pension. Il permit aussi que je restasse en habit laïque, jusqu’à ce qu’on pût juger par un essai du succès qu’on devoit espérer.

Quel changement ! Il fallut m’y soumettre. J’allai au séminaire comme j’aurois été au supplice. La triste maison qu’un séminaire ; sur-tout pour qui sort de celle d’une aimable femme. J’y portai un seul livre que j’avois prié Maman de me prêter & qui me fut d’une grande ressource. On ne devinera pas quelle sorte de livre c’étoit : un livre de musique. Parmi les talens qu’elle avoit cultivés la musique n’avoit pas été oubliée. Elle avoit de la voix, chantoit passablement & jouoit un peu du clavecin. Elle avoit eu la complaisance de me donner quelques leçons de chant, & il fallut commencer de loin, car à peine savois-je la musique de nos pseaumes. Huit ou dix leçons de femme & fort interrompues, loin de me mettre en état de solfier ne m’apprirent pas le quart des signes de la musique. Cependant j’avois une telle passion pour cet art, que je voulus essayer de m’exercer seul. Le livre que j’emportai n’étoit pas même des plus faciles ; c’étoient les cantates de Clérambault. On concevra quelle fut mon application & mon obstination, quand je dirai que sans connoître ni transposition ni quantité, je parvins à déchiffrer & chanter sans faute le premier récitatif & le premier air de la cantate d’Alphée & Aréthuse ; & il est vrai que cet air est scandé si juste, qu’il ne faut que réciter les vers avec leur mesure pour y mettre celle de l’air.